Ouihelp lève 30 millions d’euros, pour quoi faire ?

Une levée de 30 millions d’euros, c’est encore rare dans la Silver économie. L’heureux bénéficiaire de cette manne, c’est Ouihelp, une société mandataire de services à la personne co-fondé en 2016 par Victor Sebag, Pierre-Emmanuel Bercegeay et Bastien Gandouet. Présente dans 35 villes, la startup qui réalise un CA de 25 millions d’euros en 2021 ambitionne 200 agences à horizon 2026 et le développement d’une offre globale grâce – notamment – à la tech et à la data. Décryptage.

Ouihelp lève 30 millions : la version officielle

Depuis sa création en 2016 par un Centralien, un X et un HEC, Ouihelp se distingue de ses – nombreux – concurrents par une utilisation massive de la tech, non pas en front avec ses clients, mais en back office dans le but de simplifier la gestion et de fluidifier les échanges entre les intervenants et le siège.

Après une première levée de 8 millions en 2018, la jeune pousse réalise une série B à 30 millions d’euros qu’elle compte utiliser pour :

  1. Se déployer massivement dans 200 villes d’ici à 2026, contre 35 villes aujourd’hui.
  2. Développer une offre globale, avec du care management (c’est à la mode), du portage de repas, l’aide à l’adaptation du logement et des outils basés sur la data pour anticiper les besoins de ses bénéficiaires.
  3. Investir dans la technologie pour renforcer l’efficience organisationnelle et réaliser une marge qui permet à l’entreprise de payer ses intervenants plus cher que la concurrence.

Des doutes…

ça, c’est le discours officiel tel qu’il apparait dans tous les médias mainstream qui reprennent l’information depuis une semaine.

Moi, je trouve que c’est une bonne chose de donner cette visibilité aux services à la personne qui en auront toujours bien besoin.

Cependant, les médias traditionnels ne connaissent pas le secteur aussi bien que vous et moi et je ne peux me contenter de relayer cette information sans questionner la portée réelle des 3 objetifs poursuivis par la startup avec cette levée de 30 millions.

Et je dis cela en toute amitié, car depuis mon interview de Bastien Gandouet en 2019, j’ai compris que sous le vernis French Tech au pays des vieux dépendants qui colle à l’entreprise, il y a un vrai projet humain qui s’incarne notamment dans la certification B Corp obtenue en 2020.

Mais, comme le dit Beaumarchais, Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. Et donc, j’aimerais blâmer un peu.

Ouihelp lève 30 millions : Ce que les médias traditionnels ne disent pas

Pourquoi Ouihelp paie mieux ses intervenants

La raison principale qui permet à Ouihelp de payer ses intervenants au-dessus du prix de marché n’est pas la technologie. C’est sa forme juridique. Ouihelp rémunère mieux ses intervenants car c’est une entreprise qui fonctionne en mode mandataire.

Les intervenants Ouihelp sont salariés par leurs bénéficiaires

Ouihelp n’est que l’intermédiaire qui met les parties en relation, puis organise juridiquement et administrativement la prestation. Selon Bastien Gandouet, interviewé par Sweet Home, ce mode de fonctionnement est le seul qui garantisse la stabilité des intervenants. Puisqu’ils sont salariés du bénéficiaire, ce dernier serait certain d’avoir toujours la même personne à son service…. sauf s’il est en congés ou malade !

Cela coûte moins cher que le mode prestataire, car les charges fixes ne sont pas les mêmes. En outre, le salarié perçoit une prime de congés payés de 10%, ce qui augmente le salaire moyen comparé à celui d’une auxiliaire de vie en prestataire.

Ce calcul est réalisé sur un taux horaire et non sur une comparaison des salaires moyens réels

En mode mandataire, l’intervenant n’est pas employé sur un temps plein : son temps de travail dépend des vacations signées avec ses bénéficiaires et donc, en fin de mois, même s’il a un taux horaire supérieur, son salaire peut être inférieur à celui d’un confrère employé dans un SAAD prestataire.

Le mode mandataire n’offre pas les mêmes avantages pour les intervenants

L’autre limite de ce format, au niveau légal, c’est une limitation des obligations de l’employeur en matière de droits sociaux. Puisque les intervenants ne sont pas salariés de l’entreprise, ce dernier n’est pas tenu de créer un CSE, de les former ou de gérer la médecine du travail.

Une personne dépendante GIR 1 ou 2 est-elle suffisamment alerte pour co-contracter avec un intervenant en mode mandataire ?

Les détracteurs du mode mandataire alertent sur le risque pour une personne dépendante d’être cocontractant avec son intervenant. En effet, c’est le bénéficiaire qui doit contracter afin de rémunérer son salarié avec l’APA. Les proches ne peuvent être les co-contractants de l’intervenant.

A l’instar des journalistes, nombre de citoyens n’ont pas connaissance de la différence entre ces deux modes de services, ni de la responsabilité que le mode mandataire fait peser sur le bénéficiaire. Et trop souvent, Ouihelp omet de corriger ses interlocuteurs ou d’apporter une précision tout sauf anodine sur son statut juridique.

Aller plus loin avec notre article : Comment recruter une aide à domicile

Donc, l’utilisation de la technologie par Ouihelp permet peut-être de dégager des marges supplémentaires, mais le bénéfice en termes de marge est à relativiser par rapport à celui du recours au mode mandataire.

Pourquoi Ouihelp DOIT s’implanter dans 200 villes

L’implantation massive de Ouihelp dans 200 villes a de quoi subjuguer, mais c’est tout à fait normal et nécesaire si la startup souhaite s’imposer au national. En effet, un mandataire a l’obligation de créer des agences locales physiques dans toutes les villes où il s’implante. Contrairement à Uber ou d’autres services digitaux pure players qui peuvent ouvrir une nouvelle ville d’un trait de plume (et de trois lignes de code), le régime du mandataire oblige les entreprises à être physiquement sur place. Par conséquent, Ouihelp ne peut grossir qu’en s’implantant dans de nouvelles villes.

Et ce n’est pas anecdotique, car ces implantations ont un coût. Elles nécessitent des formalités juridiques, le recrutement d’un directeur de l’agence et de personnel, la location d’un local commercial, etc.

Même si elle est très tech, une entreprise mandataire de services à la personne ne peut pas se passer d’implantations et donc le déploiement au national coûte plus cher que pour des pure players digitaux.

Les nouveaux services développés par Ouihelp sont en vogue dans la Silver économie

Qu’il s’agisse de care management, de conciergerie ou d’offrir un panier de service à 360 degrés, l’annonce de Ouihelp n’a rien d’extraordinaire. Les acteurs du service à la personne ont tous compris que l’avenir repose sur la diversification de l’offre et la création de verticales.

Ce n’est pas un hasard si la principale alliance de la Silver économie, la Silver Alliance, a été fondée par le géant des services à la personne, Ouicare.

Ce n’est pas non plus un hasard si les SAAD cherchent à se développer dans l’habitat inclusif, le care management ou à passer des alliances avec des services complémentaires. Si la rémunération de l’aide à la personne est massivement financée par l’Etat via l’APA et la PCH, les restrictions budgétaires amènent les acteurs de l’aide à domicile à chercher des sources complémentaires de revenu en étoffant leur prestation.

Rien d’étonnant aux ambitions de Ouihelp, c’est l’inverse qui serait étonnant.

Pour conclure

Il ne s’agit pas de jeter bébé avec l’eau du bain. La levée de fonds opérée par Ouilhelp est une bonne nouvelle qui donne de la visibilité sur notre écosystème. Elle atteste de l’intérêt des investisseurs pour les enjeux de la dépendance et du virage domiciliaire. Elle montre qu’il existe dans la Silver économie des entreprises capables d’embarquer des partenaires financiers de premier plan. Elle laisse entrevoir l’apparition de géants européens qui viendraient compléter ou challenger les gros acteurs déjà installés (Ouicare, en particulier).

Cependant on peut se réjouir sans être aveuglé de béatitude. Cette croissance de l’entreprise se fera selon des modalités plutôt traditionnelles et empruntera des chemins déjà utilisés par ses concurrents.

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