isolement

Que nous manque-t-il pour lutter contre l’isolement ?

Dix-sept ans après la canicule de 2003, l’épidémie de coronavirus a jeté un nouveau coup de projecteur sur l’isolement des personnes âgées. Selon l’association Les Petits Frères des Pauvres, 650 000 personnes âgées de 65 ans et plus n’ont eu personne vers qui se tourner pendant cette période. Ramené aux 300 000 personnes âgées en état de « mort sociale » avant le confinement d’après l’association, le chiffre traduit l’urgence de lutter (enfin) efficacement contre l’isolement.

Les initiatives de lutte contre l’isolement ont tardé à émerger dans l’espace public. Elles se structurent depuis près d’une décennie autour d’organismes comme Les Petits Frères des Pauvres et le réseau Monalisa. Aujourd’hui, le sujet est passé sur le devant de la scène. Le coronavirus a encore accentué sa visibilité. Les actions sur le sujet se multiplient. Des rapports gouvernementaux et parlementaires, des études pour mesurer l’isolement sous différentes formes, des initiatives privées, des personnalités qui s’engagent, des entrepreneurs qui passent à l’action. Ces initiatives donnent un éclairage plus fin du problème y apportent des réponses. Pourtant le constat demeure : l’isolement des personnes âgées ne diminue pas. Pire, il augmente, en France et dans le monde. 

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Alors pourquoi cette incapacité chronique à faire face à l’isolement ?

Isolement : de quoi parle-t-on ?

« Isolement » et « solitude » sont trop souvent employés indistinctement. Pourtant ils renvoient à des situations différentes. Selon un rapport du CESE (2017), « l’isolement social est la situation dans laquelle se trouve la personne qui, du fait de relations durablement insuffisantes dans leur nombre ou leur qualité, est en situation de souffrance et de danger. Les relations d’une qualité insuffisante sont celles qui produisent un déni de reconnaissance, un déficit de sécurité et une participation empêchée. » 

L’isolement est une notion objective, c’est-à-dire identifiable par un observateur extérieur. 

Il ne doit pas être confondu avec la solitude, une notion subjective qui interroge le sentiment de solitude. On peut être isolé sans se sentir seul, et la solitude peut frapper même au sein d’un groupe. L’association Astrée affirme ainsi que 13,5 % des collégiens se sentent souvent ou toujours seuls, bien qu’ils côtoient au quotidien, d’autres collégiens, des professeurs, et le plus souvent des membres de leur famille.

Les notions de solitude et d’isolement restent fortement liées et les études indiquent une corrélation nette entre les deux. Il est plus probable pour une personne isolée de se sentir seule. La solitude n’est cependant pas corrélée au fait de vivre seul, une situation qu’il faut clairement distinguer de l’isolement qui repose quant à lui sur un ensemble plus complexe de critères.

Mesurer l’isolement : évaluer la fréquence des relations…

L’INSEE a conduit a première étude française consacrée à l’isolement en 2003. Elle considérait comme situation d’isolement relationnel, le cas des personnes ayant eu quatre contacts ou moins, de visu ou par téléphone, durant une semaine donnée.

Les Petits Frères des pauvres choisissent dans leurs rapports une définition plus large et étendent leur étude à quatre cercles de sociabilité principaux : la famille, les amis, le voisinage et la vie associative et professionnelle. Une personne isolée est une personne insuffisamment intégrée dans un ou plusieurs de ces réseaux. Notez bien que, selon ces critères, on peut être isolé en vivant en couple. L’isolement évalue un degré d’intégration multidimensionnel à la société et ne se limite pas à la présence ou l’absence d’un membre de la famille ou d’un proche.

… sans omettre leur qualité !

Le sociologue Serge Paugam préfère s’intéresser à la qualité des relations lors d’une enquête menée dans la métropole de Strasbourg. Dans ce cadre, il considère comme isolée une personne qui estime ne pas pouvoir compter sur quelqu’un, ne pas compter pour quelqu’un, ou qui juge que personne ne compte sur elle. Le sociologue souligne les trois valeurs du lien social dont les personnes victimes d’isolement sont privées : Protection, reconnaissance et responsabilité. Ces trois dimensions sont un point de départ pour s’intégrer à la société, et ne pas en bénéficier mène souvent à la disqualification sociale

Les chiffres de l’isolement en France

  • L’isolement toucherait 5,5 millions de personnes en France. Cela représente plus de 10 % de la population interrogée (les enfants sont exclus des études).
  • 6 % des personnes âgées de 60 ans et plus, soit 900 000 personnes, sont isolées du cercle familial et amical.
  • Toujours selon les Petits frères des pauvres, 300 000 personnes seraient en état de « mort sociale », c’est-à-dire isolée des 4 cercles de sociabilité. Cela représente 2 % des personnes âgées de 60 ans et plus.
  • 1,5 million de personnes âgées de 60 ans et plus ressentent de la solitude de façon régulière, soit 9 % de cette population.
  • 720 000 personnes âgées n’ont eu aucun contact avec leur famille durant le confinement.
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Solitude choisie ou subie ? – Photo by Matthew Henry on Unsplash

Pourquoi lutter contre l’isolement ?

La question est légitime, en étant toutefois cynique : l’isolement est certes prégnant, mais rien n’indique qu’il n’est pas choisi par les individus. Autrement dit, quelles sont les caractéristiques de l’isolement qui appellent à engager des moyens suffisants pour lutter contre ?

L’isolement se cumule aux autres fragilités

Une étude conduite par la Fondation de France en 2016 s’intéresse plus particulièrement au profil des personnes isolées par rapport à l’ensemble de la population. On y apprend notamment que :

  • L’isolement touche très majoritairement les plus précaires : les bas revenus sont surreprésentés parmi les personnes isolées, au contraire des hauts revenus.
  • L’isolement touche des personnes en situation d’exclusion plus globale : les personnes isolées sont beaucoup plus susceptibles de ne jamais fréquenter de lieux culturels (bibliothèque, cinéma) ou sportifs. Elles n’ont donc pas l’opportunité de sortir de leur isolement.
  • L’étude considère comme isolées des personnes n’ayant pas ou peu eu de contacts de visu. Elle souligne que les personnes isolées ont également beaucoup plus de chances de ne jamais entrer en contact avec des amis ou de la famille à distance. La technologie ne corrige donc pas l’isolement, elle connecte le plus souvent des personnes déjà bien intégrées à la société et aide à développer des relations existantes.

Par ailleurs, les rapports des Petits frères des pauvres nous apprennent que l’isolement social touche plus souvent les grandes agglomérations, et en particulier les quartiers « politique de la ville ». Ainsi, contrairement à une idée reçue, l’isolement concerne davantage les urbains que les ruraux.

Enfin, l’âge joue un rôle crucial. L’isolement est lié aux parcours de vie, il est affecté par les phases de transition structurant la vie des individus. Les équipes de Monalisa indiquent ainsi que « la période de 79 à 83 ans qui correspond à l’entrée dans la dépendance peut coïncider de façon aigüe avec la problématique de l’isolement social ». Il est alimenté par des fragilités existantes et contribue à la naissance ou au renforcement de nouvelles.

L’isolement enclenche un cercle vicieux social…

Bien que très inégalitaire dans son origine, c’est au niveau de ses conséquences que l’isolement est le plus préoccupant. En effet, l’isolement fragilise les individus de telle sorte qu’il dégénère souvent en cercle vicieux. Comme le souligne Monalisa, « l’isolement social entraîne une perte d’identité et d’égalité dans la société. Celui qui reste seul se sent banni. Il doit se battre contre l’a priori social et le sentiment qu’il mérite cette mise à part. »

Une étude de l’INSEE parue en septembre 2019 ajoute à ces constats la difficulté pour les personnes isolées d’obtenir de l’aide, en particulier de leur famille. À la précarité économique s’ajoute la difficulté d’échapper à sa situation pour des individus qui n’ont bien souvent plus personne à qui s’adresser. Mais loin de l’image qu’on peut s’en faire, l’étude confirme, comme plusieurs études avant elle, que les personnes isolées ne vivent pas nécessairement seules. 

Enfin, l’isolement et la solitude affectent négativement la satisfaction de vie et érodent la confiance envers autrui comme l’indique une note de l’Observatoire du Bien-être du CEPREMAP.

Tous ces effets jouent dans un même sens : ils dégradent la perception des individus isolés par la société et diminuent la capacité des individus isolés à réintégrer des cercles relationnels.

… Qui peut avoir de graves conséquences médicales

De très nombreuses études menées pour évaluer les conséquences de l’isolement et de la solitude soulignent une augmentation significative de divers risques. Le risque suicidaire, le risque de maladies chroniques, de pathologies invalidantes, et surtout le risque de perte d’autonomie.

Ainsi, si l’isolement constitue un problème social, il devient progressivement un enjeu sanitaire majeur. Lutter contre l’isolement des personnes âgées pourrait réduire la surmortalité, la survenue d’affections de longue durée et surtout l’entrée dans la dépendance. C’est à ce titre que les pouvoirs publics se sont saisis de ce sujet pour enrichir le projet de loi Grand Âge et autonomie.

Le confinement et les alertes qu’il a fait émerger sur la situation de nos aînés ont encore accru l’urgence pour le gouvernement de s’emparer du sujet. Ce contexte a placé sous les feux des projecteurs l’isolement aggravé dont étaient victimes les séniors en EHPAD, mais il a aussi masqué les difficultés de la majorité des personnes âgées qui vit à domicile. Tout cela malgré les efforts des associations qui ont œuvré pour structurer les initiatives solidaires : portage de courses, appels solidaires, envoi de lettres, etc.

L'isolement, c'est aussi être seul au milieu des autres
Seul au milieu des autres – Photo by Kevin Lee on Unsplash

Les conséquences du confinement

Afin de rendre visibles les aînés isolés, Alogia et Marguerite ont fondé, en partenariat avec AG2R-LA MONDIALE, l’Observatoire Ergocall. Cet observatoire opéré par des ergothérapeutes partait d’un constat simple :

« Le sujet de l’isolement n’est pas nouveau, mais trois facteurs l’accentuent : la réduction des sorties, la baisse des interventions des aidants professionnels et la baisse des visites des aidants familiaux. »

Alexandre Petit, fondateur d’Alogia Groupe

Pour étayer ce constat, l’observatoire a rassemblé des statistiques tout au long de la crise, auprès de 2000 personnes âgées de 65 ans et plus vivant à domicile, et ses enseignements sont éloquents. Alors que 94,5 % des séniors résident dans leur domicile, 41 % des personnes interrogées n’ont reçu aucune visite pendant deux mois tandis que 34 % ont vu les interventions de professionnels à domicile diminuées ou supprimées.

L’isolement contraint est source de plusieurs risques pour les personnes âgées. D’abord, car le domicile n’est pas toujours un lieu sûr. 44 % des personnes interrogées éprouvent des difficultés pour accéder à leur logement, et 29 % indiquent avoir chuté récemment dans leur domicile. L’isolement accroît le risque pour la personne âgée de se retrouver piégée chez soi et d’être confrontée seule à des situations dangereuses.

Ensuite parce que certains seniors ont adopté des comportements plus risqués en multipliant les sorties pour « se changer les idées et sortir de l’enfermement », c’est le cas de 13 % des personnes interrogées. Pourtant particulièrement vulnérables face au coronavirus, certaines personnes âgées ont choisi de sortir davantage pour échapper pendant un temps à leur isolement.

Enfin, dans une perspective de plus long terme, car la pandémie constitue une perte de chances pour les victimes de pathologies qui nécessitent un traitement régulier.

« On a observé au début du confinement une nette diminution de l’entrée des personnes en situation d’urgence. Dans un deuxième temps, nous avons vu apparaître des complications de ces pathologies qu’on ne voyait plus qu’exceptionnellement et qui sont arrivées de façon massives ».

Professeur Stéphane Lafitte — professeur de cardiologie au CHU de Bordeaux et fondateur de l’association Guztiak Bizi — Vivre Ensemble

En somme, les conséquences de l’isolement peuvent être dramatiques, à la fois socialement et médicalement. Les répercussions sanitaires de l’isolement imposé à certains seniors en réaction au coronavirus s’étendront sur le très long terme. Elles renforcent la détermination des associations à engager des actions fortes pour poursuivre la lutte contre l’isolement.

Le rapport Guedj, un rapport pour tout changer ?

C’est dans ce contexte d’urgence que l’ancien député et président du conseil départemental de l’Essonne Jérôme Guedj a réalisé un rapport consacré à l’isolement. Le document final a été remis au ministre de la Santé Olivier Véran fin juillet 2020. L’équipe de Jérôme Guedj devait proposer un plan d’action publique cohérent sur l’ensemble du territoire français pour combattre l’isolement. 

La substantifique moelle

Le rapport compile les meilleures idées des publications relatives à l’isolement parues ces dernières années, notamment :

  • Encourager la collaboration entre les acteurs publics, parapublics (bailleurs, caisses de retraite) et privés associatifs, demande répandue parmi tous les acteurs ;
  • Disposer de statistiques fiables permettant de mieux cerner la problématique avec la création d’un observatoire dédié réclamé depuis longtemps par les associations ;
  • Soutenir les professionnels médico-sociaux par la création d’une carte professionnelle facilitant le suivi des intervenants à domicile et l’octroi d’autorisations spécifiques à ces professionnels, une carte qui se serait révélée utile pendant le confinement ;
  • Inclure l’isolement dans les politiques d’aménagement du territoire, à l’échelle de la ville et des autres collectivités territoriales. Réintégrer de la même manière les établissements d’accueil pour personnes âgées au sein de leur territoire ;
  • Mobiliser les jeunes en service civique et prenant part au futur service national universel pour soutenir la lutte contre l’isolement ;
  • Transformer la façon dont les personnes âgées sont perçues par le reste de la société.

Ces idées sont pertinentes dans la lutte contre l’isolement, et la plupart sont des demandes directes ou indirectes des associations et spécialistes du sujet. Le rapport a le mérite de les mettre en avant en leur donnant une réalité politique.

solitude choisie ou subie ?
Solitude choisie ou subie ? – Photo by Tim Bogdanov on Unsplash

Les limites du rapport Guedj

Après le rapport El Khomri sur les métiers du grand âge, le rapport Dufeu sur l’âgisme et le rapport Piveteau Wolfrom sur l’habitat inclusif, le rapport Guedj est le quatrième complément au rapport Libault de mars 2019. Les quatre « enfants » servent à éclairer les zones que le dossier de Dominique Libault n’a fait qu’effleurer. 

Or, force est de constater que, à propos d’isolement, le rapport Libault contient déjà les idées et le chiffrage des actions. Le rapport Dufeu sur l’âgisme contient également des préconisations utiles dans la lutte contre l’isolement Du côté du monde associatif, Les Petits Frères des Pauvres ont formalisé la plupart de ces idées il y a plusieurs années. Mona Lisa ou le réseau Francophone des Villes amies des aînés en ont aussi donné des exemples de traductions en actes. En synthèse, le rapport Guedj sent un peu le réchauffé !

Le rapport Guedj n’annonce pas le changement de paradigme réclamé par les associations. À quelques exceptions près, il ne désigne aucun responsable de la mise en place des préconisations. Il ne se risque pas non plus à proposer un mode opératoire. Le rapport n’aborde pas le soutien financier et humain dont auraient besoin les acteurs de terrain. Il n’inclue aucun chiffrage et ne donne donc aucun espoir de progression des dotations à la lutte contre l’isolement. Tout au plus pourra-t-on voir certaines collectivités puiser dans leur budget existant, en réduisant les montants alloués à d’autres causes, pour débloquer les fonds nécessaires à leur action. En synthèse, le rapport Guedj évoque les pourquoi, mais pas les comment.

Enfin, le rapport ne s’attaque à aucun moment à la logique qui a prévalu jusque là pour lutter contre l’isolement. Nous l’avons vu, l’isolement caractérise la situation d’une personne mise à l’écart de la société et qui se sent coupable de cette mise à l’écart. Or le rapport envisage encore les individus isolés comme des personnes qu’il faudrait aider, soutenir pendant un temps, ce qui renforce pourtant leur stigmatisation. Au contraire, les Petits Frères des Pauvres insistent régulièrement sur la transformation de l’attitude des citoyens vis-à-vis des personnes isolées et le maintien de structures renforçant le lien social. En synthèse, le rapport Guedj ne fait pas vraiment bouger les lignes.

Question subsidiaire : Pourquoi le rapport ne s’intéresse-t-il pas aussi aux personnes isolées avant l’âge de 65 ans ? 

Les personnes isolées sont sujettes à de multiples fragilités, et si le vieillissement représente un facteur crucial d’isolement, il est loin d’être le seul. S’attaquer aux autres causes de l’isolement entérinerait l’ambition intergénérationnelle du gouvernement bien mieux que n’importe quelle campagne de communication. Cela permettrait en outre de combattre l’isolement à la source, sans se limiter à combattre ses conséquences dans la vie des personnes âgées.

Mettons le rapport Guedj en perspective !

Le rapport Guedj reconnait l’importance de l’action des associations et collectivités dans la lutte contre l’isolement. Mais il ne leur donne pas les moyens de maintenir leurs projets sur le long terme, et en restant timide sur les propositions pour combattre les causes de l’isolement. 

Gardons à l’esprit le but de ce rapport. Le gouvernement a demandé un éclairage sur un point du rapport Libault dans l’intention d’y consacrer une partie de sa future loi. Le rapport n’est qu’un travail d’analyse et de synthèse créé par des politiques et pour des politiques. C’est normal qu’il se fasse l’écho des actions de terrain. Mais, sa vocation est d’être un outil de transition au service d’un texte qui — espérons-le — fera date. Il n’y a donc pas lieu de s’atermoyer sur son contenu, car il est transitoire et intéresse essentiellement les rédacteurs de la future loi. On peut juste s’interroger sur les raisons de la médiatisation de ces rapports, et sur le silence des médias quant à leur finalité. 

À la fin, ce dont on se souviendra, c’est de la loi Grand Âge. 

La loi Grand Âge et Autonomie contribuera-t-elle à changer la donne ? 

Il ne faut pas trop attendre de la loi. Les lois ne changent pas les paradigmes. Elles entérinent les changements voulus par les sociétés et les hommes. À trop vouloir croire que la loi Grand Âge sera la clé de la société de la longévité, nous perdons de vue que le changement d’état d’esprit appartient à chacun d’entre nous. 

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