Vaccination des aides à domicile : l’affront de trop

Vaccination des aides à domicile

La vaccination contre le coronavirus a – pendant plus de 3 semaines – été limitée aux établissements de santé, laissant de côté les intervenants à domicile. Un nouveau signe de déconsidération pour un secteur au bord de la rupture.

La déconsidération des aides à domicile

Chaque année, depuis 2016, le projet de loi de finance de la sécurité sociale (PLFSS) ne contient aucune mesure en faveur des aides à domicile, malgré les demandes pressantes des professionnel·le·s. 

Chaque année, depuis 2016, l’annonce du PLFSS est suivie d’un appel à la grève des principales fédérations. Le secteur, en grave difficulté, subit de plein fouet la déconsidération dont font preuve les pouvoirs publics à son égard.

Cette année n’aurait pas fait exception sans l’annonce en octobre par le gouvernement d’un amendement autorisant le déblocage de 200 M€ annuels pour revaloriser les salaires des professionnels de l’aide à domicile. Soit 50M€ par trimestre à compter d’avril 2020, qui doivent être abondés par les départements prêts à participer.

L’aide à domicile en première ligne

Depuis mars 2020, les intervenant·e·s à domicile sont sous le feu des projecteurs : ils incarnent la « première ligne », assurent le maintien des soins alors que les individus doivent limiter leurs déplacements. Ils sont un vecteur de lien social essentiel et offrent quelques instants de répit cruciaux aux aidants familiaux.

La crise sanitaire n’a fait que mettre en lumière une réalité déjà existante : le maintien à domicile des 1,5 millions de personnes âgées en perte d’autonomie vivant à domicile n’est possible que grâce à l’accompagnement que leur apportent les intervenant·e·s.

Devant l’accroissement attendu du nombre de personnes âgées en perte d’autonomie (+25% entre 2015 et 2030, +75% entre 2015 et 2050, selon des projections de la DREES reprises par le rapport Libault).

Devant les nombreux avantages du maintien à domicile, tant pour les individus que pour les pouvoirs publics, les besoins en aide à domicile vont exploser dans les années à venir. Le rapport Libault estime qu’il faudra créer entre 150 000 et 200 000 ETP d’aide à domicile d’ici à 2030 pour faire face aux évolutions démographiques. Le nombre de recrutements nécessaires (emplois créés + départs) sera bien plus élevé : 27% des aides à domicile ont plus de 55 ans. Sans compter le rôle clef que jouent les aides à domicile dans le développement des formes alternatives d’habitat qui gagnent en popularité année après année.

Mais comment atteindre ces objectifs de recrutement quand beaucoup de postes restent inoccupés à l’heure actuelle ?

La pénurie de main d’oeuvre est compréhensible : la profession offre un salaire moyen très faible : 970€ par mois en moyenne pour les 200 000 intervenants à domicile, 890€ si on considère les seules aides à domicile. En outre, elle présente le plus fort taux d’accidents du travail en France, devant le BTP. Les intervenant·e·s réalisent tous leurs déplacements avec leur propre véhicule et rencontrent parfois des difficultés pour obtenir un remboursement. Les professionnel·le·s souffrent surtout d’une déconsidération largement répandue au sein de la population française et souvent validée implicitement par les pouvoirs publics.

L’annonce de trop

Alors lorsque le gouvernement annonce le 5 janvier dernier que seuls les intervenant·e·s à domicile de plus de 50 ans pourront se faire vacciner, la coupe est déjà pleine chez les professionnel·le·s. Ces derniers ne comprennent pas le choix de ce seuil d’âge. Une étude conduite par Yoopies, une plateforme sociale de services à la personne, auprès de ses employé·e·s indique ainsi que 69% de leurs aides à domicile souhaitent que la vaccination prioritaire soit étendue à toute la profession. Ce chiffre s’élève à 78% lorsqu’on considère les seules aides à domicile de plus de 50 ans. 78% des aides à domicile interrogées dans cette étude affirment par ailleurs que leur profession est insuffisamment reconnue.

Le message passe mal. D’abord parce qu’il souligne la différence établie entre les personnels en établissements et ceux exerçant à domicile. Ensuite parce qu’il sous-estime le rôle que ces derniers peuvent jouer dans la campagne de vaccination. 

Les SAAD sont essentiels en France où les réticences face à la vaccination restent importantes, souvent par manque d’information ou défiance. Ils font autorité devant les personnes vulnérables qu’ils prennent en charge et peuvent ainsi mieux leur transmettre les informations relatives au virus et aux vaccins (Rappelons que requérir le consentement de la personne est primordial en matière de vaccination, comme pour tout autre traitement. Néanmoins si le refus est fondé sur de fausses informations, les intervenants à domicile peuvent rectifier les a priori de la personne afin que son choix soit aussi informé que possible). Ils sont également capables de vacciner les personnes qui ne peuvent pas se déplacer jusqu’au centre de vaccination le plus proche (ce que propose notamment la Fedesap).

Le message passe d’autant plus mal qu’il est suivi, une semaine plus tard, par l’annonce du report de la loi Grand Âge et Autonomie, initialement prévue pour fin 2020. Les intervenant·e·s à domicile attendent la publication de ce texte avec impatience car il doit inclure, entre autres, des mesures pour assurer la viabilité du secteur sur le long terme, et ainsi mettre un terme à la série de cataplasmes appliqués à intervalles réguliers sur la jambe de bois de l’aide à domicile.

Avec le report de la Loi Grand Âge et Autonomie, le gouvernement souhaite se laisser du temps et attendre un contexte plus apaisé une fois la crise sanitaire derrière nous. Ce choix est compréhensible : la loi aura des conséquences sur le (très) long terme. Une prise de décision précipitée se révélerait préjudiciable. Pourtant les professions qui ont le plus besoin de la réforme sont aussi celles qui sont le plus durement touchées par la crise sanitaire : aides à domicile, aides-soignant·e·s, infirmier·ère·s, personnels des EHPAD, etc. Ces professionnel·le·s, dont le dévouement a été maintes fois salué durant les pics de l’épidémie, attendent avec impatience la loi sur l’autonomie depuis le début du quinquennat. Sans cette loi, aucune perspective d’amélioration durable de leurs conditions de travail ne se profile à l’horizon, ce qui rend d’autant plus difficile la période qu’ils traversent actuellement.

Que souhaiter pour l’aide à domicile ?

Au-delà des demandes légitimes relatives aux salaires, les aides à domicile auront besoin de transformations structurelles plus profondes pour assurer la viabilité de leur profession sur le long terme. Voici quelques propositions qui ont émergé au cours des dernières années :

  • Proposer un cadre de travail plus sécurisé et agréable : le temps de présence à domicile est en hausse au cours de la dernière décennie et cette tendance doit être poursuivie. Par ailleurs, les organismes et instituts de formation doivent encourager la diffusion de techniques qui limitent les accidents de travail (On peut se référer au label Humanitude qui réduit le risque de maltraitance pour le patient et les accidents du travail pour les professionnels au sein des organismes certifiés). Les formations doivent faciliter la coordination des interventions en décloisonnant les professions.
  • Offrir des perspectives de carrière plus attractives : les pouvoirs publics doivent favoriser le développement d’habitats inclusifs. Ces habitats ont de nombreux avantages pour les résidents, mais aussi pour les professionnels : ils exigent des tâches plus complexes, une palette de compétences plus riche, autorisent davantage de temps auprès des résidents. Pour ces raisons, ils constituent une évolution intéressante pour des aides à domicile expérimentées.
  • Renforcer l’attractivité : le recrutement demeure l’obstacle majeur pour le secteur de l’aide à domicile. Or la situation va en s’aggravant : les concours d’entrée des instituts de formation des aides-soignants ont observé une baisse de 25% des candidatures entre 2012 et 2017. De ce fait, il est urgent d’améliorer la perception de ces métiers au sein de la population, un changement qui ne s’opérera que sur le long terme. Pour cela, la taxe sur les salaires doit être réformée afin d’encourager l’emploi à temps plein. L’équilibre budgétaire des SAAD doit être amélioré avec, comme le revendique Frank Nataf (Président du réseau Auxilife et vice président de la Fedesap), un tarif horaire fixé à 30 € avec ticket modérateur et possibilité de reste à charge supralégal (Le tarif moyen des services à domicile s’élevait en 2017 à 21,67€, pour un coût moyen de 24€). La création d’une filière économique et professionnelle permettrait au secteur de se structurer et faciliterait le recrutement.

Aller plus loin : Interview de Frank Nataf : l’habitat inclusif au secours des services à la personne

L’amendement présenté en octobre témoigne de l’amorce d’une prise de conscience des besoins de l’aide à domicile par le gouvernement. Mais le combat est loin d’être gagné : certains départements ont par exemple refusé d’abonder cette aide, ce qui souligne les inégalités territoriales persistantes auxquelles est confronté le secteur. Il reste à espérer que la future loi Grand Âge et Autonomie déploie des bases saines sur lesquelles l’aide à domicile pourra se reposer dans les décennies à venir.

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