Du design thinking à l’Ehpad

citation psychomotricienne à propos du programme d.senior

Cet article vous présente d.senior, une formation de design thinking en Ehpad organisé par la d.school. Je l’ai réalisé grâce à la contribution de deux enseignants de la d.school, Florence Mathieu (que j’ai déjà interviewée sur Sweet Home pour son projet entrepreunarial, Aïna) et Benjamin Nussbaumer.

Florence et Benjamin m’ont accueilli à la d.school où ils m’ont expliqué comment fonctionne leur école de design thinking. Ensuite nous avons rencontré l’équipe Résidence d’Ambolie à Ormesson pour recueillir leur feedback. Nous avons profité de cette visite à l’Ehpad pour découvrir les réalisations des étudiants du programme d.senior.

La résidence d’Ambolie est un Ehpad public appartenant à la fondation Favier . Cet établissement ouvert en 2015 peut accueillir 84 résidents. Il comporte une unité protégée de 24 places réservée aux personnes atteintes de maladie d’Alzheimer ou de maladies apparentées. Le programme d.school s’y déroule chaque année depuis trois ans. Les équipes d’étudiants de la d.school viennent y apprendre le design thinking au contact des résidents et des aidants professionnels.

Je vous invite à une expérience en immersion pour découvrir le design thinking en Ehpad avec deux experts de la discipline.

Connaissez-vous le design thinking ?

Il s’agit d’une méthode de conception ou d’optimisation qui invite le concepteur à se mettre dans la peau de l’utilisateur.

Caricaturé par l’image d’un groupe de travail qui tapiss les murs avec des post-it et dessine des mind mapping, le design thinking est bien plus qu’un énième gadget managérial.

Entre les mains de professionnels, le design thinking permet d’apporter des réponses réelles à des questions tangibles.

Pas les problèmes fantasmés hors sol par des entrepreneurs du dimanche.

Non, les vrais problèmes des gens, ceux qui pourrissent leur quotidien et dont ils n’ont bien souvent pas conscience car ils ont organisé leur vie pour contourner la difficulté.

Design Thinking appliqué : la toilette d’une personne âgée fragilisée

Bien souvent, la personne âgée ne supporte pas la position debout. Alors elle commence à faire sa toilette dans la salle de bains et retourne s’asseoir sur son lit quand elle fatigue.

Essayez un peu d’imaginer le brossage de dents  : vous allez dans la salle de bains pour prendre la brosse et mettre du dentifrice, vous allez dans la chambre pour vous brosser les dents assis sur le lit, vous retournez dans la salle de bains pour le rinçage….

Si vous êtes témoin d’une telle scène, vous comprenez tout de suite où est le problème.

Mais si vous vous contentez de demander à la personne âgée ce qui ne va pas dans sa salle de bains, bien souvent elle vous répond que tout va bien en souriant, parce que, pour elle, ce système est devenu si routinier qu’elle le considère comme normal.

C’est ça que va faire le professionnel du design thinking.

Comment travail un professionnel du design thinking ?

  • Il ne va pas se contenter de se mettre à la place de l’utilisateur.
  • Il ne va pas se contenter de demander à l’utilisateur.
  • Il va observer ce que fait l’utilisateur et réfléchir à une réponse appropriée pour simplifier son quotidien.

Cela parait tout bête, ou tellement évident, mais c’est en fait un mode de fonctionnement plutôt rare. Et c’est pour cela que c’est remarquable.

Se former au design thinking

Le design thinking fait partie de ces disciplines qu’il est plus facile d’apprendre en les pratiquant.

En effet, il s’agit de méthodes et de savoir être qu’un cours théorique ne saura jamais vraiment décrire. En revanche, être plongé dans un projet de design thinking et raisonner avec l’appui d’experts de la discipline, voilà vraiment la bonne méthode pour apprendre à faire du design thinking.

C’est justement ce que propose la d.school.

La d.school, une école pas comme les autres

La d.school n’est pas une école comme les autres.

Il s’agit plutôt d’une école de la pratique qui s’inscrit dans un réseau international initié par l’université de Stanford, en Californie.

Il s’est ensuite déployé en Allemagne, en Finlande puis en France, sous l’impulsion de l’école des Ponts ParisTech en 2012.

Chaque année, la d.school organise plusieurs cursus de formation au design thinking autour de projets ou à l’instigation de partenaires industriels.

Le programme le plus emblématique de la d.school est le ME310.

Le ME310

Ce programme international qui dure un an est organisé chaque année autour d’un brief donné par une grande entreprise.

Le ME310 est ouvert à toute personne diplômée d’un master ou étudiant en cinquième année des écoles du consortium de la d.school (Ecole des Ponts ParisTech, EIVP, Ecole d’architecture de Marne La Vallée, UPEM, ESIEE).

Par exemple, en 2019, le ME310 aide Valéo à améliorer l’expérience conducteur dans la smart-city.

A côté de ce prestigieux programme organisé en partenariat avec l’université de Stanford, la d.school propose des cursus plus courts pour des étudiants, des entreprises et toute personne souhaitant se former au design thinking.

Le programme d.senior

Il y a quelques années, le ME310 a été financé par le groupe Lapeyre qui, sous l’impulsion de son directeur marketing et Silver économie, Jean-Philippe Arnoux, souhaitait réinventer l’expérience salle de bains des personnes âgées.

Vous souhaitez découvrir comment le ME310 a réinventé l’expérience salle de bains des personnes âgées, découvrez notre interview de Florence Mathieu, vous y apprendrez aussi comment Florence a conçu une lampe de chevet pour les seniors grâce au design thinking.

L’équipe d’ingénieurs qui a planché sur le projet Lapeyre a conçu un meuble de salle de bains avec assise intégrée qui apportait une réponse aux problèmes rencontrés par les seniors à domicile comme en institution.

Cette expérience de design thinking dans la Silver économie a particulièrement marqué deux des contributeurs : Florence Mathieu et Benjamin Nussbaumer.

Benjamiin Nussbaumer et Florence Mathieu, enseignants d.school paris sur le programme de design thinking en ehpad d.senior
Benjamin Nussbaumer et Florence Mathieu

Passionnés par le design thinking, Florence et Benjamin sont tous deux devenus enseignants à la d.school.

Ils ont souhaité prolonger le travail au profit du confort des personnes âgées en encadrant un cursus qui leur est dédié : le d.senior.

Le d.senior de A à Z

Le d.senior est un programme qui dure un semestre.

Le programme d.senior s’adresse aux étudiants de troisième année des écoles du consortium. Pendant 12 séances de travail d’une journée, ces étudiants qui pour la plupart ne se connaissent pas, doivent trouver une solution à une des problématiques rencontrées au quotidien par les résidents et soignants de La Résidence d’Amboile, un Ehpad de la fondation Favier situé à Ormesson sur Marne (94).

Le programme d.senior a un triple objectif :

  1. Apprendre le design thinking aux participants,
  2. Leur faire vivre un projet de A à Z avec l’objectif de livrer un prototype pertinent et utilisable
  3. Faire découvrir le quotidien des seniors et la Silver Economie

La thématique des seniors est particulièrement intéressante dans l’apprentissage de la méthodologie pour les étudiants.

Au delà de leur faire découvrir un enjeu de société, cette thématique est très adaptée pour comprendre l’approche du design thinking. Sans empathie, sans itération, sans test, les étudiants ne peuvent pas arriver à produire des solutions pertinentes pour des utilisateurs de plus de 60 ans leurs ainés.

premières séances de design thinking avec d.senior : rencontre avec les résidents de l'ehpad et brainstorming.
premières séances de design thinking avec d.senior : rencontre avec les résidents de l’ehpad et brainstorming.

d.senior : du design thinking à l’Ehpad

Les sessions de travail, très pratiques, se déroulent en partie à l’Ehpad. Le reste du travail est réalisé au studio de la d.school, à Champs sur Marne.

Tout commence par une présentation assez large qui aborde les axes d’amélioration sur lesquels les équipes sont invitées à réfléchir. Par exemple :

  • Réinventer l’expérience des couloirs pour les résidents atteints d’Alzheimer,
  • Repenser l’activité physique pour les résidents,
  • Ou encore réinventer l’appel malade.

Le d.senior pas à pas

Dans un premier temps, les étudiants se rendent à Ormesson sur Marne pour rencontrer les utilisateurs, identifier les problèmes sur lesquels ils vont travailler en petits groupes (quatre problèmes sont traités à chaque session de d.senior).

premières séances de design thinking avec d.senior : rencontre avec les résidents de l'ehpad et brainstorming.
premières séances de design thinking avec d.senior : rencontre avec les résidents de l’ehpad et brainstorming.

Si la première séance sur place est parfois un petit peu déroutante pour quiconque n’est pas familiarisé avec l’univers institutionnel d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, les barrières tombent bien vite et dès la deuxième séance sur le terrain, les étudiants se rendent sans difficulté auprès des résidents, pour identifier précisément leurs besoins parfois exprimés, parfois latents. L’objectif de cette phase est de reformuler les problématiques traitées à partir d’une compréhension empathique des besoins.

Une fois le problème mieux posé, ils retournent ensuite à la d.school pour une première séance d’idéation. L’enjeu : utiliser des outils de créativité pour imaginer des solutions innovantes pour donner des réponses au problème. Le benchmark, les analogies peuvent nourrir cette phase. Plusieurs idées seront sélectionnées pour une première vague de prototype.

Vient ensuite la phase de prototypage. L’objectif est de mettre en forme l’idée. D’abord avec des ciseaux, du carton, du bois, puis avec des solutions hackées.

Les premiers prototypes sont ensuite emmenés à l’ehpad et testés avec les utilisateurs. Ces séances permettent d’affiner les besoins, identifier ce qui semble pertinent dans la solution proposée et corriger les mismatch entre la compréhension du problème par le designer, son idée et la réception de l’idée par l’utilisateur.

design thinking avec d.senior : prototypage
design thinking avec d.senior : prototypage

Ces étapes itératives sont menées à plusieurs reprises. Il y a beaucoup de contraintes à prendre en compte : les déficiences visuelles de certains résidents, le risque d’arrachage dans les services sécurisés… A force d’itération une “solution finale” est construite et livrée à l’Ehpad.

C’est ainsi que l’Ehpad d’Ormesson sur Marne a pu se doter :

  • d’une jardinière / pergola grâce à laquelle les résidents peuvent faire des plantations et prendre le soleil sur un petit banc,
  • d’un véritable vélo de course qui vient à la personne âgée sans qu’elle ait besoin de se lever de son fauteuil,
  • d’une boîte à musique pour égayer le salon de l’unité Alzheimer,
  • d’un système de repères spatio-temporels dans l’unité Alzheimer,

Qu’en pense le personnel de l’Ehpad ?

Le personnel de l’Ehpad est particulièrement enthousiasmé par ce programme. Au delà de l’apport réel des prototypes conçus par les groupes de travail, il amène de la vie dans l’établissement et permet aux équipes de voir des problématiques qu’elles vivent au quotidien sous un nouvel angle.

“ C’est agréable de voir des jeunes autonomes au contact des résidents”

Martial / Animateur

“ C’est parfois difficile de communiquer, mais les étudiants vont aller au-dela du problème de communication et proposer une solution. Ils n’ont pas de préjugés, le contact avec les personnes âgées dépendantes n’est pas quelque chose qui les effraie”

Aurélie / Psychomotricienne

Au palmarès des innovations préférées des résidents et de l’équipe de l’Ehpad :

  1. la boite à musique
  2. la jardinière.
  3. Les panneaux d’activités Modulo

D’autres projets ont eu plus de mal à convaincre les utilisateurs, comme le système signalétique de l’unité Alzheimer, mais qu’importe ! Au-delà de l’apport réel des solutions développées par les étudiants, la vie qu’ils insufflent à l’Ehpad pendant les sessions d.senior est vécue comme une bouffée d’air pur par tous les résidents.

L’immersion est aussi un moment particulier pour des étudiants habitués à une approche théorique et “hors sol”.

Pénétrer dans un Ehpad, c’est pour la plupart d’entre eux la première rencontre avec des personnes âgées dépendantes, des malades d’Alzheimer.

Compte tenu des retours unanimement positifs et du succès du programme qui entre dans sa cinquième année, on peut supposer que ces immersions dans la vie des âgés sont plutôt vécues positivement par les étudiants.

Qu’en pense l’équipe pédagogique ?

Du côté de l’équipe pédagogique, on loue le partenariat avec la Fondation Favier qui permet un apprentissage très fort de la méthodologie et une transformation de certains étudiants.

Mais on sent cependant poindre une petite frustration.

Certains projets vraiment prometteurs auraient eu besoin d’un deuxième semestre pour se développer correctement. Les problématiques traitées sont très intéressantes mais il faudrait pouvoir passer du prototype à l’objet usiné par un fabricant pour mesurer le plein potentiel des idées développées par les étudiants du programme.

“On est très contraints par le temps, il faudrait le faire sur deux semestres. On demande à des étudiants de découvrir le mondes des EHPAD, d’utiliser une nouvelle méthodologie et  de faire une solution concrète en 12 séances”

Florence Mathieu

Certains projets, ambitieux ou technologiques se développent d’une session sur l’autres. Les nouveaux étudiants reprennent le travail là où leurs prédécesseurs l’ont laissé, tandis que les résidents, qui ont joué le rôle de beta testeurs entre deux sessions, enrichissent la réflexion de la nouvelle équipe avec leurs feedback.

“Le vélo, ça fait trois ans qu’ils travaillent dessus. La solution a été améliorée au fur et à mesure”

Aurélie / Psychomotricienne

Malheureusement, le turnover chez les soignants ne facilite pas le travail d’appropriation. Si les soignants présents au moment des expérimentations se prêtent au jeu, ils n’ont pas toujours le loisir de passer le mot à leurs successeurs. Une nouvelle équipe de soignants n’aura pas l’information et n’utilisera pas les créations d.senior qui resteront sans usage. D’autres au contraire, vivent encore quelques années plus tard.

design thinking avec d.senior : l'équipe de l'ehpad se prête aussi aux expériences.
design thinking avec d.senior : l’équipe de l’ehpad se prête aussi aux expériences.

Qu’à cela ne tienne. Malgré son timing sérré, le d.senior est un programme utile pour le microcosme dans lequel il se déroule. C’est aussi une démonstration éclatante de l’absolue nécessité d’impliquer les personnes âgées, notamment dépendante, y compris Alzheimer, dans la conception des solutions qui leurs sont destinées.

Qu’en pensent les étudiants ?

J’ai contacté deux étudiantes qui ont suivi le d.senior. Romane Madede-Galan et Laxmi Seval sont toutes les deux étudiantes à l’EIVP (l’école d’ingénieurs de la ville de Paris). Voici ce qu’elles ont pensé de ce cursus inédit.

Le feedback de Laxmi Seval

Ce qui m’a décidée à suivre le programme d.senior

Pendant notre cursus, nous réalisons beaucoup de projets sur le génie urbain (construction de bâtiments, dimensionnement de réseaux d’eau, etc). Mais il nous a été présenté un projet en collaboration avec la d.school et des élèves de l’ESIEE qui changeait radicalement des projets habituels : le projet d.senior. Ce qui m’a décidé à suivre ce programme était l’approche très différente de d’habitude (aller sur le terrain rencontrer les usagers) et l’opportunité de voir autre chose que du génie urbain (designer un objet pour répondre à un problème identifié).

Mon projet

Les seniors sont une part de plus en plus importante de la population et les EHPAD se multiplient. En même temps, très peu de ces seniors pratiquent une activité physique régulière, qui est pourtant la clé du bien-vieillir car elle diminue le taux de mortalité, aide à la prévention des maladies cardio-vasculaires, renforce la qualité des os, réduit les risques de chutes et aide au maintien des capacités cognitives. Le sujet de mon groupe (constitué de deux élèves de l’EIVP et de deux élèves de l’ESIEE) était donc de réinventer l’activité physique au sein de l’EHPAD d’Ormesson-sur-Marne.

De plus, notre projet s’inscrit dans la continuité de 2 ans de recherche sur ce problème. Un prototype de vélo (sport qui parle à beaucoup de résidents) était déjà installé à l’EHPAD, mais n’était pas utilisé pour plusieurs raisons : problèmes de conception, complexité technique, etc.

A la fin du programme d.senior, nous avons donc proposé un nouveau vélo plus adapté, qui vient à la personne. En effet, un moment crucial pour l’utilisation du vélo par les résidents est l’installation : moment où le risque de chute est le plus grand. En permettant à la personne de rester dans son siège et en lui amenant simplement le vélo, ce risque est éliminé.

Ma perception de l’EHPAD et des résidents avant et après le programme d.senior

J’avais surtout un apriori sur l’EHPAD. J’étais allé une fois très jeune dans un vieil EHPAD et il s’était formé dans ma tête l’image d’une prison, d’un mouroir sombre. J’ai été agréablement surprise en découvrant l’EHPAD d’Ormesson-sur-Marne, récent, propre et coloré.

De même, on entend beaucoup de choses négatives sur le personnel des EHPAD, mais je n’ai rencontré que des personnes très agréables et réellement dévouées à leur travail.

Pour les résidents de l’EHPAD, j’avais surtout peur que aucune personne âgée ne veuille nous répondre, j’avais peur de les déranger. Finalement les échanges se sont très bien passés, beaucoup de résidents se montrent intéressés quand on discute avec d’autres résidents ou quand on promène une machine bizarre dans les couloirs (notre vélo).

La réalité de l’EHPAD est très dure, on découvre crûment les ravages du temps qui passe, on croise des personnes qui ne sont plus l’ombre d’elles-mêmes, et qui d’ailleurs ne se reconnaissent pas. Ce projet m’a permis aussi cela : ne pas fermer les yeux devant certaines réalités, qui pourront toucher ma famille et moi-même. Maintenant je n’hésite plus à aller parler avec une personne âgée dépendante.

Le moment le plus fort du cursus

Pour moi le programme d.senior a vraiment 2 aspects : l’expérience terrain, la découverte de l’EHPAD, la rencontre des résidents, etc., et la découverte du design thinking. Je vais donc donner deux moments forts pour moi.

Le premier se situe au tout début du programme, la première fois que nous sommes allés parler avec les résidents. J’ai discuté pendant 1h avec une dame dans un salon, dame très drôle qui ne rate jamais l’occasion d’envoyer une pique sur les autres résidents. J’ai passé un tellement bon moment que je ne me suis pas rendue compte qu’elle répétait souvent les mêmes choses, je voyais juste les nuances qu’elle apportait, et nous avons vécu un très bel échange.

Le second moment fort pour moi se situe pendant un cours. C’est le jour où nous avons appris à faire un brainstorming. C’est intéressant car l’on dit souvent pendant les projets en équipe que l’on fait des brainstormings, mais l’on n’a pas appris de vraies méthodes, on n’écoute pas vraiment les autres, et au final on perd juste du temps en croyant appliquer une méthode révolutionnaire. Le cours de design thinking nous a appris à mener un brainstorming efficace : temps maîtrisé, écoute des autres, construction d’idée sur les idées des autres et encouragement de l’imagination.

Rencontres intergénérationnelles l'ehpad avec la d.school

Le feedback de Romane Madede-Galan

Ce qui m’a décidée à suivre le programme d.senior

Deux principales raisons m’ont poussée à rejoindre le programme d.senior :

En premier lieu, j’avais eu une présentation du programme l’an dernier à mon école, et j’avais été enthousiasmée par la démarche, sa dimension profondément humaine, concrète et pertinente.

Cela me semblait en effet à la fois évident et totalement nouveau car peu mis en avant, de centrer la démarche de conception sur l’utilisateur qu’on cible. Les échanges entre les concepteurs et les personnes âgées m’ont très franchement donné envie. Cette présentation portait sur le master que propose la d.school. Je n’y avais pas postulé car je souhaitais faire ma dernière année dans mon école, à l’EIVP. Lorsqu’on nous a présenté le module de formation en échange en début d’année, je n’ai donc pas hésité à m’inscrire et j’ai sauté sur l’occasion !

Autrement, c’est le fait de travailler avec des étudiants d’autres écoles qui m’a motivée. Lorsqu’on est en grande école, on fait beaucoup de projets et c’est très formateur. Le seul inconvénient c’est qu’on les fait en cercle restreint, entre étudiants du même cursus, souvent du même milieu et qui partagent des visions très proches. Or dans la réalité du monde du travail, nous sommes amenés à côtoyer des personnes aux profils très variés ! Travailler avec des étudiants d’ailleurs me paraissait donc un enseignement très constructif et en même temps, cela permettait de changer d’air…

Mon projet

J’ai travaillé sur le projet « Crises ». Il s’agissait de trouver une réponse aux problèmes des crises des malades d’Alzheimer en EHPAD. C’est une problématique assez sensible car lorsqu’un malade est en crise (positive en particulier), il devient agressif voire violent et son comportement peut rapidement se propager aux autres patients. Or dans les services, il y a peu de personnel (entre un et deux aides-soignants dans un service de 12 malades là où nous avons travaillé). Ces crises peuvent donc rapidement devenir un enfer, pour les malades mais aussi et surtout pour les soignants, qu’on oublie trop souvent.

L’an dernier, un groupe d’étudiants avait déjà travaillé sur cette problématique en proposant un meuble appelé « Boîte à Rêves » par les résidents. Il s’agissait d’une sorte de commode renfermant un ensemble de stimuli destinés à calmer les crises lorsqu’elles surviennent. Cet objet, mobile, permettait aux soignants d’apporter la solution au malade et donc de ne pas le déplacer, ce qui s’avère vite impossible lorsqu’on est face à une personne agressive en crise positive et qui résiste. Cela étant, le meuble n’a pas survécu aux sollicitations des patients et a vite fini reclus dans une pièce désertée par les résidents. Notre objectif était donc, partant de ce premier prototype, de réinterroger ce que le groupe précédent avait pris pour acquis et d’améliorer leur prototype pour qu’il soit opérationnel pour l’EHPAD. Nos principales ruptures par rapport à ce groupe étaient :

S’adresser aux soignants. Notre meuble n’a pas vocation à être utilisé par les résidents sans la présence d’un soignant. C’est pourquoi il arbore une couleur neutre qui n’attire pas les malades. La boîte à rêves avait pour ambition de rappeler des souvenirs aux patients par une apparence « vintage » factice. Notre choix était un design sorbe et moderne parlant plus aux soignants.

Notre meuble recouvrait un nombre limité de stimuli (trois), pour éviter qu’il ne devienne une boîte à outils fourre-tout donc les soignants ne se seraient pas servis.

D’une hauteur variable, il peut s’adapter à la vision tunnel du patient, en plus d’être facilement déplaçable.

Ma perception de l’EHPAD et des résidents avant et après le programme d.senior

Avant cette expérience, j’avais un a priori assez négatif sur les EHPAD. Je les percevais comme des mouroirs où les personnes âgées attendent la mort dans des conditions parfois (mais pas toujours j’en avais conscience) déplorables.

Je savais qu’il s’agissait d’un a priori (je ne me fiais donc pas à ce ressenti), donc j’ai découvert l’EHPAD d’Ormesson avec un regard neutre, je pense.

En outre, je ne savais pas que les « maisons de retraite » étaient réservées aux personnes dépendantes. Je pensais que n’importe quelle personne âgée (plus de 60 ans) pouvait y être amenée.

J’ai découvert un endroit propre, lumineux et particulièrement agréable à parcourir (grands espaces, lumière, couleur), à l’EHPAD d’Ormesson. L’odeur m’a particulièrement frappée. Il y avait une odeur très forte de désinfectant (que je trouvais d’ailleurs très agréable) qui côtoyait une odeur d’ammoniac (d’urine) dans certains services et en particulier dans les services des malades d’Alzheimer dans lesquels nous avons travaillé.

Le personnel nous a expliqué que les patients ne savent pas toujours se retenir. Le matin (avant le nettoyage des femmes de ménage), les odeurs étaient donc fortes. Sans les couleurs aux murs (jaune, orange, bois), l’établissement m’aurait semblé morne et lugubre, car il était assez vide. Les patients semblent globalement épanouis. La dernière chose que j’ai ressentie, c’est le fait que les soignants se sentent sous pression (ils nous en ont fait part). Et pour cause, une à deux personnes pour s’occuper des malades, faire le ménage, faire à manger sur une demi-journée dans un service de 12 malades d’Alzheimer, cela semble peu !

Le moment le plus fort du cursus

Lors de notre première phase de test, j’ai été en contact avec Bernard, dans l’un des services Alzheimer. Je devais identifier l’influence des sons sur les humeurs des patients. J’ai été très touchée par Bernard qui s’est prêté au jeu et m’a fait intégralement confiance. Je lui faisais écouter ces sons et un dialogue insolite s’est noué entre nous. Un son lui rappelait un souvenir qu’il tentait de me raconter, un autre lui évoquait un tunnelier, ou encore un tableau imaginaire qu’il essayait de me décrire. Moi aussi je me suis prêtée à ce jeu qui naissait totalement entre nous, en le poussant à me raconter les détails de son histoire : « et le jongleur, que fait-il ? Où est-il ? »… A la fin (tout a une fin malheureusement), il s’est penché vers moi et m’a dit textuellement : “on part de zéro, on élimine, on élimine et on arrive au sujet” puis “ça m’a fait passer un moment et j’ai retrouvé mon équilibre intellectuel un instant”. J’étais heureuse parce que moi aussi j’avais passé un bon moment, en parvenant à communiquer avec quelqu’un pour qui la réalité se confond avec l’affect et l’imaginaire…


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