Etre vieux, c’est parfois moche, rarement satisfaisant et toujours difficile !

etre vieux

Qu’est-ce qu’être vieux ?

Si cette question est importante, c’est parce que je ne supporte plus ces phrases d’influenceurs qui vous répètent que l’âge c’est dans la tête, et qui idéalisent la vieillesse. Je vais vous paraître radical, mais être vieux c’est parfois moche, c’est rarement satisfaisant et c’est toujours difficile.

Nous justifions cette idéalisation certes sincère, mais dépourvue de vérité, en nous disant qu’il faut voir le côté positif de la vieillesse si nous souhaitons lutter contre l’âgisme (l’âgisme est une discrimination liée à l’âge, une sorte de racisme non plus appliqué à la race, mais à la vieillesse).

Je ne suis pas d’accord !

Et je pense que le meilleur moyen de lutter contre l’âgisme c’est de (faire) comprendre la réalité de la vieillesse.  Ce dont je compte vous persuader ici et maintenant.

Antoine Gérard est sociologue et Responsable de la recherche au sein du groupe Domitys. Dernièrement il a lancé SocioGérontologie, le podcast pour comprendre les vieux, dans lequel il pose un regard tranchant sur la réalité de la vieillesse. Il nous présente ici le premier épisode (il en est au numéro 20). Vous pouvez l’écouter ici et vous abonner ici. Bonne lecture / écoute.

Avoir 70 ans

Après une décennie à courir partout il est temps de ralentir. Vos petits-enfants ont grandi et on ne vous appelle plus en urgence pour venir vous occuper d’eux. Au lieu de prendre cela pour du délaissement, vous pourriez vous dire que cela vous laisse plus de temps pour vos activités.

En réalité vous avez un peu fait le tour et vous commencez à faire le tri parmi vos engagements : la chorale vous gardez, mais le club de lecture se fera sans vous cette année. Vous êtes un peu triste pour les amies que vous vous étiez faites au club, mais de toute façon vous n’avez plus la force de tout faire.

Chaque chose vous demande plus de temps : le ménage, les courses, la préparation des repas. Vous délaissez certaines pièces de votre maison et réduisez aussi la superficie de votre potager – c’est épuisant si grand et puis vous n’avez besoin d’autant de légumes.

Vous allez aussi moins souvent à la pêche ou au bridge. Ce n’est pas que c’est épuisant la pêche ou le bridge, mais votre santé commence à se dégrader : les rendez-vous médicaux sont plus fréquents, les périodes de convalescences sont plus longues. Vos capacités sensorielles sont également en déclin, la vue et l’ouïe sont les premières atteintes et rendent difficiles ces activités.

Dans les années qui viennent, un nouvel équilibre de vie s’installera, plus lent, plus authentique, centré sur l’essentiel. Est-ce l’arrivée de la sagesse ?

Non c’est l’avènement de la vieillesse !

Avoir 80 ans

Après une décennie à apprivoiser la fatigue, les difficultés de santé, la solitude, tout s’accélère maintenant. Le corps est de plus en plus douloureux, les articulations sont rouillées, la capacité d’attention diminue en même temps que baisse votre énergie.

Et tout cela n’est rien face à ce qui arrive. À commencer par le décès de votre conjoint, car à la douleur de la perte s’ajoute l’expérience de la solitude. À deux vous pouviez vous sentir isolés : vos enfants ne venaient pas souvent, vos amis non plus, mais vous étiez encore là l’un pour l’autre. Avec le départ du conjoint, vous allez connaitre la (vraie) solitude.

Alors bien sûr vous serez entouré : vos enfants et vos amis vous offriront leur amour et leur compassion – prenez là elle vous est nécessaire.  Mais soyons honnête ce n’est pas suffisant.

Vous voilà maintenant tout seul pour vos trajets en voiture, pour vos rendez-vous médicaux, pour vos repas. Pour la nuit. Un sentiment prend de plus en plus de place : la peur. Vous n’agissez plus en fonction de vos capacités, mais en fonction de vos peurs. Peur de chuter, de vous faire agresser, de tomber dans l’oubli.

Vous connaissiez la fragilité, vous découvrez la vulnérabilité.

Aussi, avoir 80 ans en 2020 cela signifie être né en 1940, c’est-à-dire  dans un tout autre monde. Ce n’est pas tant que c’était mieux avant. C’est juste qu’avant vous compreniez le monde, c’était votre monde. Aujourd’hui, vous comprenez seulement que vous n’y êtes plus votre place.

Tout va trop vite :  l’information, la communication, les passants. Tout est différent : les valeurs, les croyances, les comportements.

Vous faites la douloureuse expérience de l’étrangeté du monde : vous ne vous sentez plus à votre place ailleurs que chez vous.

Et encore ! Votre logement montre ses limites. Trop grand, trop froid, trop cher. Pas assez pratique, pas assez sécurisé, pas assez proche du centre-ville.  Voilà que vos enfants commencent à vous dire qu’il faudrait peut-être envisager de partir. Tout abandonner ? Partir en maison de retraite ?

Jamais !

Vient alors l’heure de l’indécision, cette période pendant laquelle vous ne savez pas quelle décision prendre, vous espérez juste prendre cette décision avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’on vous place contre votre gré dans un mouroir. À moins que la mort ne vienne vous délivrer avant…

Avoir 90 ans

La mort, parlons-en ! Parce que, surprise, vous voilà à souffler vos 90 bougies et vous avez l’étrange impression que la mort vous a oublié.e. Il y a comme quelque chose qui cloche, vous ne pensiez pas vivre cette décennie. Vous faites l’expérience du vieillissement de vos enfants. Vous les voyez vieux. Vous êtes reconnaissants d’être encore là à profiter d’eux, mais vous voyez également les marques du temps sur eux et cela vous laisse un gout amer : pourvu que vous partiez avant eux…

Votre décalage avec le reste du monde s’est accru, mais dorénavant cela ne vous affecte plus. Seules les relations essentielles comptent, celles avec vos proches. Vous ne comprenez pas pourquoi ils vous disent qu’ils n’ont jamais le temps de venir vous voir parce qu’a priori c’est vous qui n’êtes plus sur terre pour longtemps. Et c’est tant mieux, car vous n’avez plus peur de la mort. Vous l’attendez.

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Vos proches ne comprennent pas, mais vous vous êtes en paix avec vous-même. Vous espérez seulement ne pas souffrir. Partir dignement. Ne pas devenir une charge pour eux. Bien sûr, vous profitez de chaque instant de bonheur qui vous ait encore donné de vivre, essayant de passer outre la douleur et la fatigue qui ne cesse de s’accroitre.

90 ans, c’est aussi parfois l‘âge de la dépendance. Il vous faut à nouveau ouvrir votre intimité, non pour aimer, mais pour recevoir de l’aide. Parfois, cette aide sera de l’amour, parfois un pur acte technique. Vous ne savez pas lequel est le mieux : devenir un objet dont on prend soin mécaniquement où se montrer comme un sujet vulnérable et fragile.

Quoi qu’il en soit, vous allez devoir faire de la place à quelqu’un pour qu’il vous aide et réussir à préserver votre autonomie dans cette relation de dépendance. Ce n’est pas facile parce que cette relation d’aide deviendra également une relation affective. Et parfois, trop souvent, elle sera déséquilibrée et altérera votre identité.

On ne lutte pas contre l’âgisme avec des

Bien sûr, la vieillesse est ponctuée de joie et de bonheur, et malgré votre âge vous restez des êtres d’envies et de désirs. Bien sûr, vieillir est une chance qui n’a pas toujours été accordée à des êtres qui nous sont chers et je nous souhaite à tous de vivre suffisamment longtemps pour vieillir.  Mais gardons à l’esprit qu’être vieux c’est devoir vivre avec des contraintes et avoir de moins en moins de ressources pour y faire face.

Lutter contre l’âgisme, ce n’est pas idéaliser la vieillesse, c’est prendre conscience de ces contraintes et agir de manière à ne pas en rajouter. Améliorer la vie au grand âge c’est fournir les ressources qui permettront aux personnes de faire face à ces contraintes.

Si cet article vous a plu, vous devriez aimer les autres épisodes du podcast SocioGérontologie. Découvrez-les ici, et pour continuer la discussion, je vous retrouve sur Linkedin.

2 réflexions sur “Etre vieux, c’est parfois moche, rarement satisfaisant et toujours difficile !”

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