Qui sont les détracteurs de l’Ehpad à domicile ?

Ehpad à domicile avec Bluelinea

Aujourd’hui j’ai envie de pousser un coup de gueule. Parce que j’en ai vraiment ras la casquette des débats stériles qui secouent la Silver économie.

L’Ehpad à domicile est dans le collimateur des SAAD qui se trompent grossièrement de combat, et ça c’est rageant !

On aurait pu croire le contexte actuel propice à l’apaisement et à l’union des forces.

Les planètes semblaient alignées :

  • La future loi Grand Age et Autonomie,
  • La Commission Libault,
  • Les résultats de la grande consultation nationale Make.org,
  • La réactivation de la filière Silver Économie…

Quatre occasions de permettre aux acteurs de communiquer entre eux, en adultes pour rechercher ensemble des solutions, adapter la société au vieillissement, toussa….

Hélas on est encore très loin du consensus et certaines luttes fratricides ne sont pas prêtes de s’éteindre.

Aujourd’hui, je vais vous parler du combat d’arrière garde que des représentants de SAAD associatifs mènent contre l’Ehpad à domicile.

Ehpad à domicile vs SAAD : C’est quoi le problème ?

L’audition de Dominique Libault par le Sénat jeudi 4 avril 2019 a été le catalyseur d’une grogne qui ronflait depuis la publication du rapport le 28 mars 2019.

Le rapport Libault aborde la question du coût de l’aide à domicile et veut faire évoluer le système.

Une question de tarification ?

Le rapport de Dominique Libault pointe notamment du doigt la tarification horaire de l’aide à domicile qui aurait un effet néfaste sur la qualité de la prestation et contraindrait aussi bien les bénéficiaires que les professionnelles.

Partant du rapport Libault, des responsables de services d’aide à domicile associatifs s’en prennent à l’Ehpad à domicile qu’ils voient comme une menace insidieuse qui met en péril leur business en proposant un service forcément moins bon que le leur.  

Précision pour bien comprendre la cause racine : l’Ehpad à domicile ne se facture pas à l’heure comme les prestations d’aide à domicile mais à la journée, comme les prestations d’Ehpad.

Deuxième précision pour rappeler le contexte :  l’Ehpad à domicile est encore en mode expérimental tandis que les SAAD existent depuis plusieurs décennies.

Ce combat, c’est un peu celui des classiques contre les modernes !

Comment fonctionne l’Ehpad à domicile ?  
Découvrez le dans l’article que j’ai consacré au projet d’Ehpad à domicile Ehpad@dom menée par l’Ehpad Stéphanie de Sartrouville.

L’Ehpad à domicile en synthèse, c’est la même chose que l’hospitalisation à domicile (HAD) pour l’Ehpad.

Vous êtes chez vous et les services de l’Ehpad (infirmière, kiné, animation, aide à domicile, repas, téléassistance) se déplacent à votre domicile.

L’avantage pour vous c’est que vous restez à domicile, l’avantage pour l’Ehpad, c’est que ça lui coûte moins cher (et donc ça vous coûte moins cher également).

La formule est notamment en test dans l’Ehapd Stéphanie de Sartrouville. Je vous invite à lire mon interview de Bluelinea. L’entreprise française, qui est partenaire de l’opération, en dresse un premier bilan intéressant.

Pourquoi s’en prendre à l’Ehpad à domicile justement maintenant ?

La raison cachée de cette soudaine volée de bois vert est le drame qui endeuille l’Ehpad de Lherm où cinq résidents sont morts d’une intoxication alimentaire le weekend dernier.

L’Ehpad appartient à Korian et il est donc très tentant de faire un rapprochement entre Korian, l’Ehpad privé dans l’absolu et l’Ehpad à domicile en général…

On croyait être sorti de l’Ehpad Bashing, les journalistes à sensation semblaient être passés à autre chose, on espérait que la médiatisation du rapport Libault allait enfin intéresser les Français aux aspects positifs du sujet et voilà que la nouvelle attaque vient de l’intérieur !

Heureusement, il y a fort à parier que cette dispute ne sortira pas de l’écosystème !

Mais bon, l’écosystème, ça fait quand même du monde et le problème de cette guéguerre de clochers, c’est qu’elle se trompe d’ennemi.

Le marché de l’aide à domicile pourra se tirer dans les pattes quand il sera saturé, or c’est loin, très loin d’être le cas.

Tenez, moi je vois deux sujets vraiment stratégiques sur lesquels les SAAD devraient se pencher de toute urgence.

Primo : combattre le travail au noir.

Le vrai ennemi à abattre, c’est le travail dissimulé, au noir, qui représente une part non négligeable du bizness actuel.

Certes, c’est un peu plus vrai pour les jardiniers et les femmes de ménage que pour les auxiliaires de vie, mais les ordres de grandeur sur les services à la personne dans leur ensemble vont du simple au double : il y a deux fois plus de travail dissimulé que de travail déclaré.

Le taux des prestations jardinage partiellement ou pas du tout déclaré est de 48 pourcents

Certes, l’aide à domicile est moins touchée que le jardinage, le baby sitting et le ménage par le travail au noir.

C’est un fait, mais il y a quand même une marge énorme de ce côté-ci.

Et le plus beau dans l’histoire, c’est qu’avec notre système subventionné par l’Etat, ça reviendra toujours moins cher de faire appel à un travailleur déclaré qu’à une travailleur non déclaré.

Pour comprendre pourquoi cela coûte moins cher de faire appel à un travailleur déclaré, découvrez mon argumentaire dans l’article Comment recruter une aide à domicile.

Deuxio : Accélérer la transformation digitale des SAAD

Les SAAD associatifs locaux sont menacés par l’émergence de services commerciaux nationaux et des plateformes, tiers de confiance et autres marketplaces.

Avant, pour recourir à un SAAD, on allait se renseigner au CCAS ou au CLIC, ou bien à l’assistante sociale de l’hôpital. Bref, on faisait appel au réseau local pour trouver un interlocuteur local. Aujourd’hui, c’est encore un petit peu comme cela, mais plus systématiquement et ça risque d’être de moins en moins comme ça….

Autre génération, autres usages !

Le changement de génération âgée qui se profile s’accompagne d’un changement dans les usages.

Aujourd’hui, si votre père qui habite à 300 kilomètres de chez vous a besoin d’une aide à domicile, vous allez sans doutes faire une recherche sur le web pour la trouver.

Si vous faites cette recherche, vous allez d’abord penser aux services en ligne que vous utilisez pour le baby sitting, le ménage… ou le jardinage !

Par exemple, si vous avez l’habitude de recourir à O2, Keradom ou Youpies, vous allez commencer par regarder si ces enseignes proposent leurs services sur le territoire où vit votre père. Le cas échéant, c’est par eux que vous allez passer pour votre père, n’est-ce pas ?

Jamais vous ne songerez à contacter le SAAD associatif local qui n’a pas de site internet.

Et vous ne serez pas le seul : aujourd’hui en France, près de la moitié des SAAD n’ont pas de site internet. Ou bien ils ont un site internet mais la prise de rendez-vous ne se fait que par téléphone !

C’est ce qui ressort du baromètre OGUST réalisé en 2017. Les chiffres sont à consulter dans cet article : Ogust présente son observatoire de la transformation numérique des SAP.

Alors pendant que les SAAD associatifs se battent sur les terminologies et les modèles, leurs concurrents ont compris que le vrai enjeu est ailleurs !

Le vrai enjeu, c’est de sortir de cette épuisante approche médico-sociale pour aborder la question du vieillissement dans son ensemble.

Et l’un des moyens d’y parvenir, c’est de ne pas attendre que les personnes âgées soient dépendantes pour leur proposer vos services !

Vous l’aurez compris, je ne considère pas l’Ehpad à domicile comme une menace pour l’aide à domicile, mais comme une chance.

J’y vois une alternative qui pourrait faire bouger les lignes dans un secteur qui sait qu’il est en crise, ne parvient pas à trouver de solution durable à cette crise mais ne tient pas à remettre son modèle en question.

Le seul problème de l’Ehpad à domicile, c’est son nom !

Quelle différence réelle entre :

  • l’Ehpad hors les murs,
  • l’Ehpad à domicile,
  • le maintien à domicile,
  • l’aide à domicile,
  • l’accompagnement à domicile,
  • et l’habitat renforcé ?

Pour le client. Pour la personne âgée qui veut rester chez elle. Quelle différence ?

Vous croyez qu’ils vont s’y retrouver, au CCAS quand votre père viendra leur demander si il doit choisir l’Ehpad Hors les Murs, l’aide à domicile ou l’habitat renforcé ?

On ne peut pas réclamer plus de simplicité, plus d’équité et plus de justice sociale d’un côté, et de l’autre noyer les Français sous une avalanche de synonymes dont la seule différence est leur prise en charge par l’associatif d’un côté et le privé commercial de l’autre !

Etant donné l’image que les Ehpad ont auprès du grand public, le fait d’utiliser cette terminologie peut être un vrai frein en termes d’adhésion des publics au concept (notamment les plus jeunes, dans une perspective de gradation des services et d’évolution des profils des ainés).

Etude FNMF sur l’Ehpad à domicile
Menée par Mixing Generations et Generacio / 2018

Ceci étant, ces débats terminologiques cachent bien souvent une autre préoccupation, celle du modèle économique et de la source de financement des services.

Qui va payer pour la dépendance ?

Il est là l’enjeu pour une grande partie de l’écosystème.

L’enjeu n’est pas d’élargir le marché à de nouveaux clients, c’est de garder sa part de financement public lequel, contrairement au marché, est plus que saturé !

Le marché actuel est perfusé à l’argent public. Et comme tout le monde sait que l’Etat n’a plus d’argent, il ne faut pas perdre sa part du gâteau !

Oui, mais…. et le cinquième risque alors ?

Le cinquième risque, appelé également cinquième branche, c’est l’hypothèse de la création d’un nouveau système de prélèvement obligatoire pour rembourser la dépendance via des prestations de Sécurité sociale.

Le système de Sécurité sociale couvre quatre branches :

  • Maladie/maternité,
  • Accidents du travail/maladies professionnelles,
  • Famille,
  • Retraite

Branche ou risque, quelle différence ?

La notion de risque est purement assurantielle. La dépendance a été requalifié de « branche » en « risque » pendant les débats de 2011 sur la création d’une cinquième branche. Certains observateurs ont vu dans ce changement d’appelation la volonté manifeste du gouvernement d’opter pour un système d’assurance obligatoire plutôt qu’un système universel passant par la Sécurité sociale.

On s’oriente vers une branche ou un risque ?

Le débat est feutré parce qu’on sait le sujet sensible et qu’en ce moment, personne n’a envie de chatouiller les français pour leur expliquer en vrai comment faire pour financer la dépendance.

Du coup, les tenants d’un financement par la collectivité sont plus audibles et ce, même dans un Etat qui n’a pas les moyens de payer.

Emmanuel Macron à propos du risque dépendance

En 2011, le sujet a été abordé et le gouvernement Raffarin a botté en touche en fléchant les personnes âgées vers l’assurance dépendance privée.

Rien ne dit que la décision du gouvernement actuel sera différente en 2019, car les caisses de l’Etat n’ont pas de double fonds !

Le système actuel de l’aide à domicile est piégé par son financement.

A quoi bon aller chercher de nouveaux clients si l’Etat n’est pas en mesure de payer son écot ?

Et du coup cette attaque des SAAD contre l’Ehpad à domicile peut se lire différemment.

Derrière les discours sur le service au client et l’expertise des uns qui est mieux que celle des autres, c’est une toute autre préoccupation qui apparaît.

Chacun tire la couverture à lui car l’argent ne vient pas du client, mais de l’Etat… donc de la collectivité !

Cet édito a initialement été publié dans La Lettre de la Silver économie du 7 avril 2019.

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