frank nataf interview sweet home

L’habitat inclusif est un levier de développement pour les services à la personne

En 2020, tous ceux qui connaissent l’habitat inclusif, savent que c’est un levier pour le maintien à domicile des personnes âgées dépendantes et des adultes handicapés. Mais pour Frank Nataf, président du réseau Auxilife et vice-président de la Fedesap, cette nouvelle forme d’habitat collectif peut aussi contribuer à l’attractivité des métiers du care. En effet, l’habitat inclusif requiert la présence d’un professionnel polyvalent qui assure l’animation du lieu et la coordination des intervenants. Un poste à responsabilité qui constitue une évolution de carrière pour les aides à domicile.

Frank Nataf s’explique en détails dans une interview exclusive qu’il m’a accordée en septembre 2020.

Auxilife intervient dans trois établissements inclusifs pour adultes handicapés, à Caen (14) et en Seine-Saint Denis (93).

La genèse

Alexandre Faure : comment êtes-vous entré dans l’habitat inclusif

Frank Nataf : Nous avons repris une association spécialisée dans le handicap et pionnière de l’habitat inclusif en partenariat avec la Mutualité Française Normande. Cette association travaille dans deux habitats inclusifs, pour des adultes handicapés. Chaque maison accueille une vingtaine d’adultes. L’une est dédiée au handicap psychique, l’autre aux handicaps moteurs lourds.

Je suis cependant persuadé que nous pouvons mélanger les publics, et que c’est en plus une richesse pour les habitants. Nous pouvons également l’envisager sous un versant public âgé dépendant, mais avec une construction complètement différente.

Alexandre Faure : Pourquoi ?

Frank Nataf : L’organisation de l’habitat est identique, mais le projet de vie n’est pas du tout le même. La vie d’une personne âgée n’est pas rythmée de la même manière qu’une personne en situation de handicap, qu’on espère tous voir travailler et avoir une vie sociale, des déplacements plus fréquents. Une personne âgée sera sur une zone de vie plus restreinte.

Cette première incursion nous a permis d’étudier de l’intérieur un modèle qui nous intéressait depuis longtemps. C’est cette opportunité-là qui nous permet de nous positionner plus loin. En Septembre 2020 nous avons mis en place un troisième habitat inclusif en partenariat avec une association en Seine–Saint-Denis. Nous sommes pour l’instant seulement opérateurs sur la partie aide humaine, mais nous projetons de nous positionner sur la gestion locative et la partie foncière.

L’habitat inclusif, levier de développement

Alexandre Faure : Quelle est votre ambition ?

Frank Nataf: La stratégie de développement d’Auxilife repose sur des déploiements en proximité, grâce à un maillage serré d’agences. Nous voulons intégrer des habitats inclusifs en proximité de nos agences, voire en points pilotes pour lancer de nouvelles agences en local. Notre ambition c’est 30 % de notre activité sur ce segment là à horizon 3 ans.

Les difficultés que rencontre Auxilife pour déployer des habitats inclusifs

Alexandre Faure : Quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés pour le développement d’habitats inclusifs

Frank Nataf : Cela dépend du niveau auquel Auxilife se positionne.

Si nous sommes simples opérateurs d’aide humaine sur un habitat inclusif, la principale difficulté porte sur la mutualisation de la PCH. Dans un certain nombre de départements, nous sommes tenus de demander une autorisation pour la mutualisation. C’est un frein et c’est surprenant, car, puisque la PCH et l’APA sont des allocations individuelles, les personnes devraient pouvoir en disposer comme elles le souhaitent. Ce qui n’est pas le cas dans une grande majorité de départements. Ce qui serait bien c’est d’avoir un cahier des charges qui pourrait permettre de définir les choses à un niveau national et garantisse des règles uniformes partout sur le territoire.

Si nous nous positionnons comme opérateur sur le versant immobilier et, en l’occurrence la brique de gestion locative, l’un des gros freins est la partie perception de l’APL. Nous devons obtenir un agrément préfectoral et les règles d’attribution sont parfois obscures et subjectives.

Ces deux premiers freins tiennent à une perception erronée de l’habitat inclusif par les autorités locales. À mon avis, l’habitat inclusif est d’abord perçu comme étant quasiment un établissement sanitaire et médico-social avant d’être un domicile. En renversant le paradigme, nous serions dans une logique d’accompagnement, de service et pas d’accueil. Ces freins pourraient ainsi sauter rapidement.

Le dernier frein est économique. Il porte sur le coût d’amorçage d’un projet. Étant donné qu’au niveau SAAD, les opérateurs ont une rentabilité faible et des niveaux de fonds propres peu élevés, toute création de projets nécessite une recherche de financements exceptionnels. Pouvoir arriver à mettre en place un fonds avec la Caisse des Dépôts ou la Banque des territoires permettrait de faire levier sur la promotion immobilière, ce qui serait un gros plus.

Créer ses habitats ou rejoindre des projets existant ?

Alexandre Faure : Qu’est-ce qui vous pousse à vouloir créer vos propres habitats plutôt que de vous positionner comme opérateurs sur des projets existants ?

Frank Nataf : La perception que nous avons, à partir des projets sur lesquels nous sommes contributeurs, c’est qu’il est difficile de aujourd’hui d’équilibrer économiquement les 3 piliers individuellement . Notre expertise nous permet d’entrer dans les projets sur le volet humain. Mais notre logique à terme, c’est de prendre en charge les autres briques, puis d’optimiser le pilotage de l’ensemble afin de le rendre efficace, efficient et rentable.

Alexandre Faure : Avez-vous identifié le seuil de rentabilité ?

Frank Nataf : Non parce que nous sommes  encore en construction du modèle. Il est certain qu’il y a une taille critique. Les barrières à l’entrée sont pour le moment faible. Elles vont monter, mais la taille critique est mobile en fonction de la maturité du marché et de l’effet d’expérience qui diminue les coûts et permet de fonctionner. Aujourd’hui, nous sommes en mode exploratoire et monter un projet est beaucoup plus coûteux que rentable.

l’habitat inclusif et la valorisation des plans de carrières des AVS

Alexandre Faure : Sur le volet humain, comment percevez-vous la contribution de l’habitat inclusif à la valorisation des plans de carrière des AVS ?

Frank Nataf : À partir du moment où l’on considère que le service d’aide à domicile peut être l’opérateur central, il doit s’appuyer sur une ressource disposant d’une capacité de gestion quotidienne. Tout en conservant un rôle opérationnel, bien sûr, compte tenu des volumes. Depuis trois ans, nous travaillons avec l’association Les transmetteurs fondée par Xavier Emmanuelli (ancien ministre et fondateur du SAMU Social), pour définir un profil de référent auxiliaire de vie ou coordinateur. Aujourd’hui, il manque encore un nom pour définir et incarner ce nouveau métier. Quand on l’aura trouvé, cela lui permettra d’exister.

Ce profil est à un niveau de diplôme BAC. Avec une étude poussée au niveau sociologique des différents publics. Un apport de savoir-faire méthodologique sur les gestions quotidiennes, la prévention des risques professionnels et la gestion logistique : planning, proposition d’un programme d’animation. Ce poste est une étape intermédiaire entre le diplôme d’auxiliaire de vie et celui de responsable de secteur. Il correspond au profil d’une coordinatrice d’habitat inclusif. 

Voilà pourquoi le développement de l’habitat inclusif constituerait un outil de valorisation important pour les auxiliaires de vie, car cela permet de faire évoluer beaucoup plus de monde. Aujourd’hui, il y a une auxiliaire de vie sur vingt qui devient responsable de secteur. Si l’on développe trente ou quarante habitats inclusifs, nous pourrons multiplier les perspectives d’évolution de carrière par quatre.

Cela fait augmenter le panel d’évolution de carrière, donc donner des perspectives qui motivent l’entrée dans la filière, grâce à des plans de carrière plus stimulants. Voilà qui peut contribuer à faire du domicile une vraie filière, au même titre que l’Ehpad ou l’hôpital.

Réflexion en cours au niveau fédéral

Alexandre Faure : Ces perspectives vous amènent à une réflexion plus large au niveau de la Fedesap sur l’habitat participatif, quel en est l’enjeu ?

Frank Nataf : C’est un sujet fédéral dans le sens de structuration de la filière. La fédération patronale qui va négocier la convention collective pourrait créer un nouveau métier qui est aujourd’hui manquant. Dans les faits, il existe, puisque dans tous les habitats inclusifs, il y a une gouvernante qui coordonne les activités. Mais cette activité ne peut pas être financée par les allocations individuelles. Quand on est sur des PCH à 17 euros, il n’y a pas de place pour la financer. C’est important d’arriver à structurer ces métiers-là pour les rendre visibles et donc plus facilement finançables.

Alexandre Faure : La loi ELAN, le rapport Piveteau-Wolfrom, aujourd’hui, est-ce que c’est l’échelon État ou local qui peut être facilitateur sur ces sujets-là et ouvrir la voie à différents types de projets

Frank Nataf : C’est une articulation entre les deux, mais typiquement, permettre aux opérateurs répondant à un cahier des charges de mutualiser les allocations et percevoir l’APL en subrogation, ce sont des décisions nationales. En revanche, localement, les promoteurs réels des projets ou ceux qui seront capables de dire stop s’ils ont trop d’habitats inclusifs sur le territoire, c’est au niveau local et ça ne doit pas être piloté nationalement.

Aller plus loin : comment créer un habitat inclusif

Quel intérêt de créer des habitats inclusifs quand on gère un SAAD ?

Alexandre Faure : Quel est l’intérêt pour un acteur du domicile de développer un dispositif d’habitat inclusif dans son offre ?

Frank Nataf : Je vois trois intérêts pour Auxilife.

Primo, un des éléments sur lesquels on travaille beaucoup c’est l’attractivité de l’emploi. Notre capacité à fidéliser les salariés en améliorant les conditions de travail. Quand on travaille en habitat inclusif, le salarié a tous les avantages du domicile. Pas de déplacements, pas de fractionnement, pas de minutage. Sa mission est plus riche, car il couvre aussi les besoins individuels de la personne. L’habitat inclusif peut faciliter la formation des équipes. Aujourd’hui, pour un SAAD, le formateur est en permanence en déplacement. Un habitat inclusif est un vrai vecteur d’inclusion.

Secundo, même si ce lieu son un niveau d’activité ne sont pas suffisants pour être économiquement rentable, il peut servir de point d’appui localement, pour développer une activité domicile, afin que les deux cumulés soient rentables.

Tertio. On est aussi sur une logique où on peut améliorer le fonctionnement des agences d’un point de vue économique par de la mutualisation et la capacité à pouvoir proposer des possibilités d’accueil temporaire pour des personnes accompagnées en habitat classique.

Dernier point, mais plus philosophique, l’habitat inclusif apporte une réponse au désir des personnes âgées dépendantes et handicapées de ne pas aller en établissement médico-social. C’est stimulant d’imaginer que le domicile peut se réinventer grâce à une offre complémentaire à l’existant. Et si en plus on relève le défi de le rendre rentable, un modèle pérenne assis sur un modèle économique qui tient la route, on a tout gagné.

Le livre blanc de l'habitat inclusif réalisé par Ages et Vie.
Le livre blanc de l’habitat inclusif réalisé par Ages & Vie

Cette interview est extraite du Livre Blanc de l’habitat inclusif

Elle est extraite du livre blanc de l’habitat inclusif réalisé par Ages & Vie. Cet ouvrage de 40 pages fait un large tour d’horizon des enjeux et perspectives de l’habitat inclusif. Il met huit experts à contribution :

  • Luc Broussy, président du think tank Matières Grises,
  • Le professeur Régis Aubry, médecin et membre du CCNE, il est le rapporteur du célèbre avis n°128 sur les enjeux éthiques du vieillissement,
  • Paulette Guinchard, ancienne secrétaire d’Etat aux personnes âgées et ancienne directrice de la CNSA,
  • Geneviève Mannarino, Vice-Présidente du CD du Nord, chargée de l’autonomie,
  • Mailys Cantzler, fondatrice de Homnia, elle crée des habitats partagés pour adultes handicapés,
  • Anne Labit, Maitresse de conférence en sociologie à l’université d’Orléans et spécialiste de l’habitat participatif,
  • Simon Vouillot, co-fondateur et co-dirigeant de Ages & Vie.

Commentaires

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Retour haut de page
%d blogueurs aiment cette page :