le club des six

Découvrons Le Club des 6, une colocation entre adultes en situation de handicap

Le Club des 6 est un système de colocation entre adultes en situation de handicap. J’ai rencontré la fondatrice du Club, l’entrepreneure de l’Economie Sociale et Solidaire Maïlys Cantzler : interview passionnante.

Bonjour Maïlys, pour commencer pouvez-vous nous raconter votre parcours et nous expliquer comment il vous a conduit au Club des 6 ?

Maïlys Cantzler : j’ai une formation d’école de commerce et très vite j’ai su que j’étais entrepreneur dans l’âme et que je n’avais pas le profil de salariée dans un grand groupeclub des six. Six mois après mon diplôme j’ai monté une première entreprise, une start-up web parce que lors de mon premier emploi j’ai rencontré un entrepreneur qui avait une super idée, je l’ai suivi et nous avons lancé notre projet dans le domaine du multimédia. C’était en 1999, pendant la bulle internet. J’ai du fermer l’entreprise en 2002 après l’explosion de la bulle et j’ai monté un petit cabinet de conseil dans le domaine de la restructuration et du redressement d’entreprise pour accompagner les entrepreneurs qui avaient vécu les mêmes difficultés que moi. A cette époque, je me suis intéressée au marché des crèches. Début 2003, il y avait une énorme distorsion entre l’offre (faible), la demande (colossale) et malgré cela, le constat que 95 pourcent des crèches étaient déficitaires en France. J’ai cherché à comprendre pourquoi les crèches perdaient de l’argent malgré une situation de marché hyper favorable. L’explication est simple : les directions de crèches sont confiées à des puéricultrices et des éducatrices de jeunes enfants qui sont très bien formées et intéressées par l’expertise petite enfance mais ne sont ni formées, ni intéressées aux métiers de la gestion. A l’époque en France, le domaine des crèches était réservé au secteur public et associatif, une société commerciale ne pouvait pas être gestionnaire d’une crèche. J’ai pensé spécialiser mon service d’accompagnement aux entreprises en difficulté pour les crèches et apporter ce service d’externalisation de gestion afin de permettre aux puéricultrices de se consacrer à leur activité d’accompagnement du jeune enfant tandis que je leur apporterait l’expertise financière, administrative, juridique, sociale, comme ont les grands groupes : un service support qu’une crèche ne peut pas se financer toute seule.

C’était en février 2003 et en avril 2003, le gouvernement décide d’ouvrir la possibilité aux entreprises de gérer des crèches. J’ai donc décidé de me lancer également comme gestionnaire. Quelques mois après est voté le crédit d’impôt famille destiné aux entreprises qui financent des places de crèches pour leurs salariés, puis quelques mois après, l’exonération de TVA du secteur. Tout cela a contribué à créer un environnement très favorable et en dix ans, j’ai créé cent crèches. Chaque mois, 5000 enfants venaient dans mes crèches et j’employais plus de 1000 salariés pour les accueillir. En 2010, j’ai envisagé un développement à l’international pour lequel j’ai fait rentrer le groupe Sodexo dans mon capital. En 2013, ils ont racheté l’intégralité de l’entreprise. Cela m’a permis d’avoir du temps pour mener un projet pour ma jeune sœur. Sabrina est handicapée et vivait à l’époque chez mes parents. Elle avait un projet de vie plus autonome, elle ne pouvait pas rester éternellement chez mes parents et elle ne voulait pas intégrer un établissement médico-social. J’ai réfléchi avec elle. Elle a une dépendance 24 heures sur 24 mais elle n’a pas les moyens de se financer une équipe de cinq auxiliaires de vie qui tournent 24/24 pour elle et surtout elle n’a pas besoin de quelqu’un en permanence 100 pourcent pour elle. De ces réflexions est née l’idée de créer le Club des 6. Une colocation où elle vivrait avec plusieurs personnes en situation de handicap comme elle et où ils pourraient à la fois mutualiser leur espace et leur aide humaine.

Comment avez-vous eu l’idée d’une colocation ?

Vivre seul n’est jamais amusant, ce n’est le projet de vie de personne à la base. C’est un passage dans une vie mais ce n’est pas une finalité. J’ai vécu en colocation quand j’étais étudiante. J’avais trouvé ça sympa. Plus économique et on profite des amis des autres, donc on s’enrichit des liens de nos colocataires. J’ai envisagé cette solution qui permet de partager une équipe d’aidants avec les autres. Afin que ma sœur ait quelqu’un tout le temps, mais pas uniquement pour elle, vu qu’elle n’en a pas besoin. Je suis donc allée voir la mairie de la commune où elle habitait à l’époque, La Croix Valmer, dans le Var, je leur ai proposé mon projet et suggéré de le faire à la Croix Valmer. La mairie a beaucoup aimé le concept et elle a été très soutenante. Elle m’a trouvé un terrain, j’ai construit le bâtiment. Depuis 2014, ma soeur habite là avec cinq colocataires avec qui elle partage son quotidien, ses amis et ses aides humaines.

Comment avez-vous trouvé les autres colocataires ? ont-ils été associés à la construction du logement ?

Non, tant que je n’avais pas de date finale d’ouverture, je n’ai pas lancé les recherches des futurs colocataires. Trois sont arrivés à l’ouverture, par bouche à oreille et après nous nous sommes donné deux ans pour faire rentrer les autres. Nous voulions qu’ils s’habituent progressivement les uns aux autres. On était dans une démarche d’expérimentation. En 2015, je me suis posée et j’ai mesuré les progrès des colocataires de par ces échanges, ces liens quotidiens qui les stimulent. J’ai constaté que ça marchait et que financièrement, ça tenait la route. Je m’attendais à ce que ça soit un peu déséquilibré et qu’il faille ré-investir chaque année, mais au bout de trois colocataires ça s’est équilibré. Et si c’est équilibré à trois, à six ça dégage un petit excédent qu’on peut réinvestir pour développer d’autres projets.

Les colocataires du Club des 6 payent-ils tous le même loyer ?

Oui, même si grâce à notre fonds solidaire nous pouvons co-financer le loyer des colocataires qui ont moins de ressources. Là où se joue encore la solidarité, c’est que selon le degré de dépendance, l’Etat attribue un nombre d’heure de PCH différente. J’ai des locataires qui ont de cinq à neuf heures d’aide à domicile par jour. L’un comme l’autre n’auraient pas pu vivre seuls avec leur quota d’heures car ils ont besoin d’une assistance en permanence. Mais ensemble, comme ils ont ce pot commun qu’ils partagent, il y a un effet de solidarité entre eux. Ceux qui en ont un peu plus font profiter ceux qui en ont un peu moins.

Vous voulez dire que au lieu d’avoir chacun une auxiliaire de vie pendant 5 heures par jour, ils ont une équipe complète toute la journée, mais en commun ?

Exactement, ils ont huit auxiliaires de vie qui sont là en permanence. A certains moments il n’y a qu’une personne, la nuit par exemple. Au lever ilss sont deux, en matinée un troisième arrive, pour le repas ils sont de nouveau deux, l’après-midi ça monte jusqu’à quatre. Ils ont donc chacun des temps collectifs, semi-collectifs et individuels. La mise en commun de la PCH ne leur enlève pas du tout leur accompagnement individuel. Si on n’avait plus qu’une personne pour gérer les six, on ne ferait plus que de la surveillance, alors que l’idée c’est de faire de la stimulation et de l’accompagnement à la vie sociale. Quand on a quatre aidants pour six colocataires, cela permet à certains colocataires de sortir avec des aidants, tandis que d’autres restent à la maison. C’est eux qui définissent ensemble le rythme en fonction de leurs envies du moment.

Comment le département et la MDPH ont-ils accueilli la proposition de mutualisation ?

Au début du projet, en 2010, la MDPH a refusé car c’était contraire au principe de la PCH qui est une aide individuelle. J’ai continué à avancer sur mon projet en espérant que la MDPH finirait par s’apercevoir que ce type de solution est indispensable car les crédits d’heures individuels ne permettent pas aux personnes en situation de handicap de vivre sans l’aide d’un aidant familial. Quelques mois avant l’ouverture de ma colocation, la direction de la MDPH du Var avait changé et quand j’ai rencontré le nouveau directeur, il a été beaucoup plus soutenant et nous a permis de partir sur le principe de la mise en commun partielle de la PCH. Aujourd’hui, la situation est très différente car le rapport IGAS d’août 2016 sur la mutualisation de la PCH conclut que c’est une bonne chose. D’ailleurs, en mai 2017, juste avant le changement de gouvernement, un courrier est parti du Ministère de la Santé, mettant en avant le rapport IGAS et incitant toutes les MDPH et tous les départements à envisager la mutualisation de la PCH, notamment dans les projets d’habitat inclusif. Les choses avancent. Doucement. Mais si je m’étais arrêtée en 2011, je n’aurais jamais ouvert ma coloc. Il faut sauter par-dessus les barrières, en permanence.

L’habitat inclusif et la mutualisation des aides sont des solutions d’avenir ?

Il n’y a quasiment plus de création de nouvelles places pour les personnes en situation de handicap, mais chaque année naissent de nouvelles personnes handicapées, chaque année des personnes ont des accidents de la vie domestique ou de la circulation (10 000 nouveaux cas sévères de traumatisés crâniens en France chaque année). On les sauve mieux quand elles ont un accident de voiture. Il y en moins qui meurent mais il faut s’en occuper. Les besoins vont en s’accroissant mais pas les solutions. L’habitat inclusif, c’est à la fois une solution plus inclusive pour ses occupants mais également bien plus économique qu’une place dans un établissement, en moyenne deux fois moins chère.

Comment expliquez-vous cette différence de coûts d’hébergement ?

Nous avons beaucoup moins de contraintes qu’un établissement. Par exemple nous n’avons pas d’infirmière en permanence. Quand c’est nécessaire, nous faisons appel à une infirmière libérale qui vient juste pour un acte précis.

En outre, vous n’êtes pas assujettie à l’obligation de demande d’autorisation préalable applicables aux établissement médico-sociaux ?

En effet, car nos habitats inclusifs ne sont pas des établissements sanitaires. Nous sommes un domicile privé où six personnes en situation de handicap décident de vivre ensemble, signent un bail puis choisissent de mandater ensemble la même société de services à la personne qui vient leur apporter assistance à leur domicile.

Que se passe-t-il lorsqu’un colocataire quitte le Club des 6, comment le remplacez-vous ?

Nous appliquons le principe de cooptation. Le nouveau candidat séjourne plusieurs fois en petits séjours. C’est à l’issue du dernier séjour que tous ensemble, les colocataires présents et le candidat décident de la candidature.

Quel est le retour des aidants sur cette solution par rapport à leur fonctionnement habituel ?

Ils y gagnent en termes de qualité de vie au travail. Par rapport à une AVS classique, ils n’ont pas à se déplacer plusieurs fois dans la journée d’un domicile à l’autre et ils travaillent en équipe. Par rapport au travail en établissement, ils ont beaucoup plus de temps à consacrer à une personne. Et ça c’est fondamental. Dans Le Club des Six, les échanges de pratiques font que chaque aidant professionnel progresse au contact de l’autre.

Aujourd’hui en France, on assiste à une promotion systématique du maintien à domicile, pourquoi à votre avis ?

C’est parce que c’est un choix que les personnes expriment. Ma soeur ne voulait pas aller en établissement. Par ailleurs les finances publiques ne permettent pas de créer autant de places en établissements qu’il y a de personnes ayant des besoins quand elles n’ont plus d’aidant familial pour les accompagner.

Quels ont été les moments les plus difficiles dans l’avancée du projet ?

Le secteur du médico social n’est pas toujours très ouvert à l’innovation et souvent très dogmatique, anti “privé commercial”. Nous nous sommes structurés en forme société car je suis entrepreneur et que c’est sous cette forme là que j’entreprends. En outre, comme nous avons d’importants besoins de financement, c’est le type de structure le plus rassurant pour les investisseurs et les banques. J’ai fait une levée de fonds que je n’aurais pas pu réaliser si j’avais été une association. On n’est pas forcément bien accueilli au départ parce qu’on est tout de suite accusé d’avoir comme priorité de réaliser des bénéfices. Mais j’ai été vaccinée dans le secteur des crèches, c’était pareil. Ce n’est pas parce que nous sommes une société que nous portons moins d’attention à la qualité de nos prestations qu’une association.

Pensez-vous que les choses sont en train d’évoluer dans l’économie sociale et solidaire, par exemple avec le label French Impact porté par le gouvernement et l’engouement de la part des jeunes diplômés qui veulent monter des projets dans l’ESS ?

J’en suis convaincue mais cela va prendre beaucoup de temps car convaincre l’administration de nous laisser expérimenter est un travail à part entière.

D’après vous, pourquoi l’économie sociale et solidaire attire-t-elle autant de jeunes entrepreneurs ?

Dans l’ESS, il n’est pas interdit de faire des bénéfices. C’est l’idée reçue qu’ont beaucoup de gens, que les associations n’ont pas “le droit” de gagner de l’argent et de dégager un résultat. Mais heureusement que si, sinon elles ne se constituent pas de réserves et le jour où elles ont un problème, elles ne peuvent pas y faire face. Il faut faire des résultats, la question est ce qu’on en fait. Dans une association 100 pourcent du bénéfice reste dans l’association, dans les entreprises capitalistiques, 100 pourcent va aux actionnaires et dans l’ESS c’est un mix des deux. Et c’est ça qui m’a plu dans l’ESS. Après, je pense que c’est moins ça qui va attirer les personnes aujourd’hui que l’idée d’exercer un métier qui prend du sens. J’entends ça tout le temps, j’ai quasiment une ou deux fois par semaine des personnes qui me contactent après dix ou quinze ans de bons et loyaux services dans des grosses entreprises me disent qu’elles ont envie de faire quelque chose qui prend du sens. Par contre quand on leur explique que dans ces secteurs là on gagne bien moins sa vie que dans les grands groupes, il y en a un sur deux minimum qui fait marche arrière. On va voir comment la nouvelle génération appréhende ça. J’ai un de mes salariés qui a fait une école de commerce, il est venu en stage de fin d’étude faire son projet avec moi et à la fin de son stage on a décidé de continuer à travailler ensemble, mais il gagnait facilement cinquante pourcent de moins, voire moins encore que certains de ses camarades qui rentraient dans des gros cabinets d’audit. Donc il fallait qu’il soit foncièrement motivé par le sujet pour accepter la différence.

Quels sont vos projets d’extension ?

On a fini la construction de notre deuxième maison, en Charente-Maritime, qui va ouvrir incessamment sous peu, on ouvre en Gironde également cette année et entre fin 2018 et fin 2019, nous ouvrirons sept ou huit nouvelles colocations un peu partout en France : dans l’Eure, les Bouches du Rhône, le Var, les Hautes Pyrénées, en région parisienne.

Vos habitations sont systématiquement du neuf ?

Non. Ce qui nous intéresse avant tout c’est l’emplacement. Etre en coeur de cité. Soit il y a des terrains disponibles et c’est plus simple de construire. Soit il n’y a pas de terrain et nous cherchons alors un bâtiment remarquable, parce qu’on pense que la beauté du lieu contribue à la construction de l’estime de soi et donc à la réinsertion des personnes. A Vernon et à Lourdes par exemple nous achetons de très anciens bâtiments qui sont juste magnifiques.

Comment est-ce que vous rencontrez vos colocataires ?

Les candidats nous trouvent grâce à notre site internet. Par ailleurs nous nouons des contacts avec les établissements et les associations de chaque département dans lequel nous nous implantons.

En termes de critères, vous prenez les personnes avec un certain niveau de handicap ?

Tout est ouvert, ce qui nous importe le plus, c’est la compatibilité des personnes et leur projet de vie, ils doivent avoir plaisir à vivre ensemble, à faire des choses ensemble. Ce qu’on redoute le plus, qui pourrait nous arriver et contre quoi on agit tous les jours c’est que des personnes ne trouvant pas d’affinité avec les autres se replient dans leur chambre en attendant que la journée passe. Car c’est ce qu’elles font déjà en établissement et c’est le contraire de ce qu’on veut qu’elles fassent. C’est notre point de vigilance premier et pour l’instant ça marche plutôt bien.

Pour conclure, comment est-ce que vous définissez l’habitat inclusif ?

C’est un lieu de vie plus ordinaire en coeur de cité qui permet l’inclusion sociale des personnes en situation de handicap ou des personnes âgées.

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