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Mon analyse de l’enquête CNSA « Inclure et sécuriser dans les habitats alternatifs » (rapport de mars 2022)

people sitting on a leather couch

Photo by MART PRODUCTION on Pexels.com

Partager un salon ne fabrique pas des amis. Dans l’enquête « Inclure et sécuriser dans les habitats alternatifs », dont le rapport final date du 30 mars 2022, les sociologues Noémie Rapegno et Cécile Rosenfelder ont observé quatre habitats pour la CNSA entre 2019 et 2021. Leur constat : la vie collective y sécurise et contraint à la fois. Les affinités existent, elles se nouent souvent à côté du collectif, et les espaces communs concentrent les frictions.

Je l’ai lue en pensant à ceux qui montent un projet d’habitat partagé pour seniors. L’enquête porte sur des personnes âgées fragiles et des adultes en situation de handicap, et je ne l’étends pas à l’ensemble des seniors. Elle confirme une partie de ce que je soutenais dans l’Antimanuel de l’habitat partagé sur l’animation. Elle laisse l’autre partie sans preuve.

Que dit l’enquête CNSA sur les habitats alternatifs ?

L’enquête décrit la vie quotidienne et le travail des professionnelles dans quatre habitats alternatifs, observés de juin 2019 à juillet 2021. Ces habitats se présentent comme une alternative à la fois à l’établissement médico-social, l’EHPAD par exemple, et à la vie à domicile classique : les résidents y vivent chez eux, avec une veille professionnelle continue. L’enquête a été conduite par l’École des hautes études en santé publique (EHESP) dans le cadre d’une convention avec la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), sous la direction scientifique de Marie-Aline Bloch. Le rapport est consultable en accès libre sur HAL.

Les quatre terrains ont été choisis avec la CNSA pour couvrir des publics, des lieux et des modes de gestion différents. Deux accueillent des personnes âgées : l’habitat n°1, qui compte 17 locataires, et l’habitat n°4, qui en compte 21. Deux accueillent des adultes handicapés : l’habitat n°3, pour des personnes ayant des incapacités motrices, et l’habitat n°5, qui réunit incapacités motrices et épilepsie. Un cinquième site, l’habitat n°2, a été étudié à distance pendant le confinement et reste hors du rapport.

Le vocabulaire varie d’un document à l’autre. Le rapport parle d’habitats alternatifs, les politiques publiques d’habitat inclusif, et j’ai détaillé dans un autre article les différences entre habitat partagé, inclusif et participatif.

Quatre habitats, observés par entretiens, observations et lecture de documents internes, donnent un matériau qualitatif riche et un échantillon étroit. L’enquête ne mesure pas la valeur que les locataires attribuent au service, et elle ne compare pas des collectifs de tailles différentes. Je garde ces limites en tête dans la suite.

La conclusion du rapport résume l’ensemble : la vie collective y fonctionne « à la fois comme une sécurisation et comme une contrainte ».

Les résidents se font-ils des amis en habitat partagé ?

Parfois, et rarement par la seule vertu de la proximité. Le rapport décrit de vraies relations, nouées entre quelques personnes, souvent dans les chambres plutôt que dans les espaces communs.

Dans l’habitat n°4, des résidentes s’invitent chez les unes et les autres pour regarder la télévision ou jouer. La fille de l’une d’elles raconte qu’une voisine vient jouer au Triominos avec sa mère presque tous les soirs. D’autres s’entraident au quotidien : couper la viande d’une voisine malvoyante, apporter un châle à une voisine qui se déplace mal.

Là où chacun a son appartement, le tableau change. Dans les habitats pour adultes handicapés, plusieurs locataires disent tenir à leur indépendance et ne pas souhaiter développer de relations avec leurs voisins. Dans l’habitat n°3, l’une d’elles explique : « j’ai envie que ça reste des voisins ». Une autre aurait souhaité « avoir une salle pour qu’on puisse se réunir ».

Un point pèse sur tout le reste : les résidents ne choisissent pas leurs voisins. Ils ne sont pas représentés dans les commissions d’attribution, y compris en colocation, et l’habitat n°4, seul à ne pas relever du logement social, n’a même pas de commission : une référente de maison évalue les besoins du futur locataire. Le rapport écrit que l’arrivée d’un nouvel habitant « n’est donc pas discutée collectivement et s’impose à eux ».

Une exception éclaire le reste. Dans l’habitat n°5, les futurs locataires se sont réunis régulièrement avant d’emménager. Les personnes épileptiques, qui partagent leur repas chaque soir, forment un groupe de pairs qui s’entraide, jusqu’à repérer chez l’un d’eux le début d’une crise. L’un d’eux le dit ainsi : « entre épi, on est soudés ».

Les professionnels et les activités créent-ils du lien entre résidents ?

Ils installent un climat de convivialité, par leur présence au quotidien ou par des ateliers. Le rapport décrit ce climat. Il ne mesure pas ce qu’il produit entre les résidents.

Dans l’habitat n°4, les auxiliaires de vie « animent » les maisons en cuisinant, en faisant le ménage, en repassant le linge ou en arrosant les plantes dans les espaces communs. Le rapport y voit une « attitude animante », centrée sur la vie quotidienne.

Dans l’habitat n°1, l’animation prend la forme d’ateliers presque quotidiens, ouverts au voisinage : gymnastique douce, écriture, jeux de société, chant, sophrologie, lecture. Le rapport voit dans ce qui s’y fait « un prétexte pour produire de la convivialité ».

Les deux habitats pour adultes handicapés montrent les deux extrêmes. L’habitat n°5 organise des activités réservées aux locataires, et partager du temps peut y conduire à tisser des liens plus informels. L’habitat n°3 ne propose aucun temps collectif, et ses locataires se tournent vers des associations existantes, dont la plupart s’adressent aux personnes handicapées, ce qui ne permet pas toujours de sortir de l’« entre soi ». Pour une colocation d’adultes handicapés qui a fait un autre choix, voir le Club des 6.

L’animation ne suffit pas. Les sorties organisées par les auxiliaires de vie de l’habitat n°4, le long des berges ou dans un thé dansant, ne permettent pas systématiquement aux résidents de créer des liens avec d’autres personnes.

Pourquoi les espaces communs créent-ils des conflits d’usage ?

Parce qu’un même espace y sert à vivre, à soigner, à travailler et à recevoir. Le rapport parle d’une superposition de fonctions qui rapproche la colocation du fonctionnement d’un EHPAD.

Le kinésithérapeute fait sa séance dans la salle à manger et dans les couloirs. Les intervenants passent sans sonner, ce qui se comprend vu leur nombre de passages et limite la maîtrise des résidents sur leurs espaces communs. Les ateliers remplissent l’appartement de bruit, et les résidents qui n’y participent pas adoptent une stratégie de retrait. Dans l’habitat n°1, l’appartement commun a été conçu pour un usage domestique et non pour une colocation de personnes âgées. Les espaces privés se limitent aux chambres.

Les frictions sont petites et constantes. Un résident qui essaie d’arrêter de fumer supporte mal la fumée d’un voisin sur la terrasse. Certains imposent leurs programmes de télévision, laissent leurs journaux dans le salon, changent la décoration sans consulter personne. Pour désamorcer les conflits autour de la télévision, une auxiliaire de vie « planque la télécommande ».

Les locataires de l’habitat n°1 qui ont leur propre appartement passent de longues heures dans la colocation et y marquent leur territoire. Le rapport évoque pour les colocataires une « cohabitation forcée ». Les familles occupent aussi les lieux. Une résidente sort de sa sieste et se plaint des petites-filles d’un colocataire : « ils ont fait un bruit de petits sauvages ».

Rien ne cadre ces usages. L’appartement commun de l’habitat n°1 n’a ni charte de vie collective ni règlement spécifique. Les règles se sont ajoutées au fil des situations jugées problématiques : pas d’animaux, pas de tabac dans les parties communes. Les auxiliaires de vie régulent avec peu d’outils, car le statut de cet appartement n’est pas clairement défini. Comme dans les EHPAD, le rapport voit les professionnels se « débrouiller ».

Les appartements individuels n’évitent pas ces tensions. Dans l’habitat n°3, pensé sans espace collectif, les informations circulent en « vase clos », des appels au service mutualisé sont jugés abusifs, un coucher tardif obtenu par une locataire nourrit des jalousies, et un locataire qui prenait le soleil dans la cour est prié de changer de place après des accusations de voyeurisme.

Un petit groupe protège-t-il des tensions ?

Non, et l’enquête ne permet pas d’en dire davantage. Elle ne compare pas des collectifs de tailles différentes. On peut seulement constater qu’un petit groupe ne met pas à l’abri des tensions : elles apparaissent dans la colocation de l’habitat n°1, dans les maisons de sept personnes de l’habitat n°4 et dans les appartements de l’habitat n°3.

Je formule une hypothèse voisine dans ma newsletter sur Villa Vie Odyssey [URL NL 2 à renseigner avant publication]. À plusieurs centaines, on choisit ses amis et on évite ceux qu’on supporte mal. À huit, on vit avec ceux qui sont là. Cette idée reste une hypothèse de travail, et l’enquête CNSA ne la démontre pas.

L’enquête CNSA donne-t-elle raison à mon Antimanuel sur Ages&Vie ?

Elle en confirme le mécanisme et laisse sa conséquence sans preuve. Dans l’Antimanuel de l’habitat partagé, je soutenais qu’Ages&Vie avait négligé l’animation de ses maisons, faute de compétence médico-sociale chez ses fondateurs, que la croissance avait multiplié le turn-over et les écarts d’encadrement, et que la valeur perçue par les clients s’en était dégradée.

L’enquête documente ce mécanisme sur un terrain plus large. Dans la majorité des habitats, le rapport relève un manque de formation des salariés, un turn-over très important, des absences et des difficultés de recrutement. Il note que ces difficultés ont une incidence sur la vie quotidienne des locataires, notamment sur le sentiment d’être en sécurité ou d’être chez soi.

Un habitat échappe en partie à ces difficultés : le n°4. Le rapport écrit qu’il se singularise par une organisation du travail spécifique. Un management de proximité est assuré par une auxiliaire de vie responsable, le métier a été revisité, et des professionnelles formées à la vie domestique et à la colocation prennent en charge l’ensemble de l’accompagnement. Je suppose que l’habitat n°4 correspond au modèle Ages&Vie. Le rapport garde les sites anonymes et ne le dit pas, mais deux traits convergent : des maisons de sept personnes, et un portage par un groupe privé lucratif, seul habitat de l’échantillon hors logement social.

La chronologie impose de la prudence. Les observations s’arrêtent en juillet 2021, avant le changement de gouvernance de janvier 2023 que décrit l’Antimanuel. Elles ne disent pas ce qu’est devenu le service ensuite. Elles ne permettent donc ni de confirmer ni d’infirmer la dégradation que j’analyse.

L’enquête ne mesure pas non plus la valeur perçue par les clients, qui est le dernier maillon de mon raisonnement. Elle nuance même mon propos sur un point. La gestion par un seul partenaire, qui fait la force de l’habitat n°4, peut selon le rapport introduire le risque d’une « réinstitutionnalisation ».

Un lecteur m’avait objecté que la qualité de l’accompagnement compte davantage que l’animation. Le rapport lui donne en partie raison. L’animation qu’il décrit dans l’habitat n°4 est un travail du quotidien, fait de présence et de gestes. Les ateliers de l’habitat n°1, eux, peuvent remplir la colocation de bruit au point de pousser certains résidents à se retirer.

Mon verdict tient en deux phrases. Sur le mécanisme, l’enquête m’apporte un appui de terrain : la formation, l’encadrement et la stabilité des équipes pèsent sur la vie quotidienne des résidents. Sur la valeur perçue, elle ne dit rien.

Que retenir de l’enquête CNSA pour un projet d’habitat partagé ?

Trois points ressortent pour qui monte un projet. Je les présente comme ma lecture du rapport, pas comme ses recommandations.

Le premier concerne l’entrée. Les résidents n’ont aucune prise sur l’arrivée d’un nouveau voisin. Je prévoirais un temps de rencontre avant l’emménagement et une période d’essai. L’habitat n°4 recourt exceptionnellement à des contrats temporaires d’un mois en cas de doute sur l’adéquation du profil, et l’habitat n°5 a réuni ses futurs locataires avant l’ouverture.

Le deuxième concerne le statut des espaces communs. L’habitat n°1 montre ce qui arrive sans charte ni règlement : des règles qui s’ajoutent après chaque incident et des professionnelles qui improvisent. Il faut écrire qui utilise quel espace, à quel moment, avec quelles visites, et comment les intervenants y entrent. Il faut aussi garantir à chacun un lieu où se retirer. Le rapport observe que la chambre permet de s’extraire du collectif et de préserver son intimité, et que les résidents s’y replient quand la vie partagée pèse.

Le troisième concerne la coordination. Le rapport la juge indispensable au bon fonctionnement des habitats, qu’elle soit financée ou assurée bénévolement, et note qu’elle s’apparente parfois à de la médiation et de la régulation. Elle repose sur des équipes qui tournent beaucoup et manquent de formation. Un budget de coordination et de formation appartient au modèle économique dès le départ. Pour la méthode de montage, je renvoie à mon guide Comment créer un habitat partagé ?.

Un rappel de périmètre pour finir : ces constats viennent de quatre habitats, pour des personnes âgées fragiles et des adultes handicapés. Ils ne s’appliquent pas tels quels à des seniors autonomes qui choisissent de vivre ensemble.

Questions fréquentes

Qui a réalisé l’enquête CNSA « Inclure et sécuriser dans les habitats alternatifs » ?

Noémie Rapegno et Cécile Rosenfelder, sous la direction scientifique de Marie-Aline Bloch, à l’École des hautes études en santé publique (EHESP), dans le cadre d’une convention avec la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA, n°16CO019SZ). Le terrain s’est déroulé de juin 2019 à juillet 2021 et le rapport final est daté du 30 mars 2022.

Combien d’habitats l’enquête étudie-t-elle, et pour quels publics ?

Quatre habitats. Deux accueillent des personnes âgées (17 et 21 locataires). Deux accueillent des adultes handicapés : 9 locataires ayant des incapacités motrices dans l’un, 12 dans l’autre, dont 6 ayant des incapacités motrices et 6 ayant une épilepsie. L’enquête ne couvre pas l’ensemble des seniors.

Vivre en habitat partagé permet-il de se faire des amis ?

Parfois. Le rapport décrit des amitiés et de l’entraide entre résidents, surtout dans les chambres et entre quelques personnes. Il décrit aussi des locataires qui veulent rester de simples voisins. Les résidents ne choisissent pas leurs voisins : ils ne participent pas à la sélection des nouveaux arrivants.

Quels conflits d’usage l’enquête observe-t-elle ?

Des conflits sur la télévision, le tabac, le bruit, la décoration des pièces communes, les visites des familles, les passages des intervenants et l’usage du service mutualisé. Ils apparaissent en colocation comme en appartement individuel.

Un petit groupe cohabite-t-il plus difficilement ?

L’enquête ne le démontre pas, car elle ne compare pas des collectifs de tailles différentes. Elle montre seulement qu’un petit groupe ne met pas à l’abri des tensions.

L’habitat n°4 de l’enquête est-il une maison Ages&Vie ?

Le rapport garde les sites anonymes. Je suppose que l’habitat n°4 correspond au modèle Ages&Vie, sans pouvoir le prouver à partir du rapport. Les observations s’arrêtent en juillet 2021.

Où lire le rapport complet ?

Sur HAL, sous la référence hal-03693830, en accès libre.

Et maintenant ?

L’enquête laisse ouverte la question de la taille : à partir de quel seuil la vie partagée cesse-t-elle de se subir ? Je la creuse dans la deuxième partie de mon analyse sur Villa Vie Odyssey, réservée aux abonnés premium de Longévité : lire la partie 2 [URL NL 2 à renseigner avant publication]. Mon analyse de la stratégie d’Ages&Vie se lit dans l’Antimanuel de l’habitat partagé.

Cet article fait partie du dossier Habitat inclusif et alternatives à l’EHPAD : le panorama complet (2026). À lire aussi : les origines de l’habitat inclusif, pour comprendre d’où vient le modèle que l’enquête observe.

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