Le fantasme du tout numérique pour seniors

le fantasme du tout numérique

L’appétence des seniors pour le digital est l’un de ces marronniers avec lesquels les médias nous rebattent les oreilles avec une désespérante régularité. Tantôt pour saluer une progression dans l’usage, tantôt pour déplorer un retard dans telle province, telle CSP, telle classe d’âge. Chez Sweet Home, nous allons au-delà des apparences, nous grattons la surface et sur ce sujet-là, il y a vraiment beaucoup à apprendre en creusant profondément. Dans ce dossier, vous comprendrez enfin les enjeux et perspectives du digital pour les citoyens âgés et vous ne vous ferez plus avoir par les sirènes des médias. Bonne navigation. 

Le miroir aux alouettes

Un récent sondage mené par Harris Interactive et commandé par Celside annonce que les seniors sont désormais “très connectés”. 84% des plus de 65 ans possèderaient un smartphone. Parmi ceux-ci, près de la moitié l’utiliserait pour prendre des photos et vidéos, et près d’un tiers pour aller sur internet. Ce sondage conduit en ligne capture – comme ses résultats ne l’indiquent pas – les usages numériques des internautes. Impossible donc d’y voir des chiffres représentatifs de l’ensemble des seniors. Notons que – selon le baromètre 2019 du Credoc – près d’un quart des 60-74 ans n’a pas utilisé internet au cours de l’année 2019. Une proportion qui s’élève à 64% pour les plus de 75 ans. Dans ces conditions, difficile d’assimiler séniors et internautes !

Ce sondage est symptomatique du fantasme généralisé qui habite l’univers de la tech : celui de l’inclusion numérique totale. On découvre régulièrement un nouvel outil révolutionnaire qui changera le quotidien des seniors. Sauf que pour l’immense majorité d’entre eux, le quotidien demeure peu ou prou similaire.

Conformément au principe de hype cycle qui caractérise l’adoption des innovations, les nouvelles technologies ne touchent un large public qu’après s’être montrées indispensables auprès d’une minorité.
Conformément au principe de hype cycle qui caractérise l’adoption des innovations, les nouvelles technologies ne touchent un large public qu’après s’être montrées indispensables auprès d’une minorité. 

La réalité de la fracture numérique

La fracture numérique existe, et le nier n’y changera rien. Les fractures numériques devrait-on dire, pour reprendre la formule de Thomas Genty, cité dans une étude des petits frères des Pauvres. Les personnes âgées sont victimes d’une double fracture numérique, en termes d’équipement d’abord : l’étude de 2018 indique que seules 56% des plus de 60 ans possèdent un smartphone. En termes d’usages ensuite : seuls 35% des seniors utilisent leur smartphone pour aller sur internet. L’exclusion numérique reste importante, même si une part croissante des seniors a recours au numérique.

Pour réduire cette fracture, la société française doit faire face à des obstacles majeurs, au premier rang desquels le désintérêt des seniors pour le numérique. Plus de deux tiers des plus de 60 ans qui n’utilisent pas internet indiquent ne pas trouver cela utile, ou ne pas ressentir le besoin de l’utiliser.

Deux hypothèses émergent alors :

  • Les seniors qui n’utilisent pas internet aujourd’hui ont une bonne raison pour cela. Sans besoin, il est inutile de les pousser vers le numérique ;
  • Les seniors ne ressentent pas le besoin d’utiliser internet car ils se représentent mal ce qu’il est possible de faire avec. L’absence de besoin perçu est alors, pour les personnes qui se sentent exclues du numérique, une façon de camoufler leur peur de l’inconnu.

Cette deuxième hypothèse justifie de déployer des efforts pour faciliter l’accès au numérique d’une partie des personnes âgées, comme le soulignent les organismes engagés dans la formation au numérique. D’autant plus que des formations adaptées peuvent ainsi venir à bout des principaux autres obstacles identifiés : complexité de l’outil, peur des risques liés à l’usage d’internet (piratage, virus, etc.), difficulté pour trouver des informations fiables, etc. En donnant aux seniors les armes pour appréhender le numérique, les formateurs vainquent aussi leurs réticences.

Les attraits du numérique

Le numérique se révèle bénéfique pour les seniors : il permet de garder un contact avec ses proches, constitue un support pour les loisirs (photos, vidéos, jeux, etc.) et une porte ouverte sur le monde (actualités, recherches internet). Pour les seniors atteints d’une pathologie ou pour leurs aidants, le numérique facilite la recherche d’informations et de soutien. Plus généralement, l’usage du numérique réduit le risque d’isolement, dont on connaît les conséquences négatives à long terme. Il est d’autant plus important dans la période de confinements répétés que nous traversons : 77% des plus de 50 ans ont utilisé un nouvel outil numérique lors du premier confinement pour contacter leurs proches (source : Étude “Quel impact le confinement a-t-il eu sur l’usage du digital par les plus de 50 ans ?” menée par Seniosphère Conseil, citée par l’Observatoire des Séniors).

Au-delà de ces bénéfices, le numérique devient progressivement nécessaire. Quand les services publics se digitalisent,  les usagers doivent suivre sous peine d’être laissés à l’écart. Or, exclusion numérique et exclusion sociale vont souvent de pair. Ceux qui ont le plus recours aux services publics sont aussi ceux qui ont le plus de difficulté à y accéder. C’est le cas notamment des personnes handicapées ou des personnes âgées en perte d’autonomie. La piètre qualité de l’interface de certains sites internets s’ajoute alors aux autres difficultés. Près d’un tiers de ceux qui s’y sont essayés ont cédé au découragement face aux démarches en ligne.

L’expérience utilisateur comme priorité

Ce dernier point est essentiel et ne se limite pas aux services publics. Une personne âgée, comme n’importe quel autre utilisateur, se laisse décourager par les obstacles qu’elle perçoit lors de sa progression. Pour concevoir un outil numérique – à destination des séniors ou non – il faut garder en permanence à l’esprit l’UX (user experience – expérience utilisateur) de cet outil.

  • Qui est la personne qui utilisera cet outil ?
  • Pourquoi l’utilise-t-elle ?
  • Lui permet-il d’atteindre cet objectif de la façon la plus intuitive possible ?
  • La personne a-t-elle accès à toutes les informations dont elle a besoin, et uniquement à celles dont elle a besoin ? 

Consulter la liste des produits “Testés et approuvés par les séniors” donne un bref aperçu de ce que des entreprises ont pu proposer en gardant ces questions à l’esprit. Bien d’autres produits et services restent à inventer pour favoriser l’émergence d’un numérique accessible à tous.

Les usages du numérique

Le constat de la fracture numérique n’est qu’un avertissement : affirmer que les seniors sont très connectés reste à ce jour abusif. Pour autant, lorsque les seniors utilisent internet, ils s’y connectent régulièrement : 83% des internautes de plus de 60 ans se connectent au moins une fois par jour.

Les smartphones – adoptés massivement par la population française – gagnent rapidement du terrain chez les personnes âgées. La proportion de personnes de plus de 70 ans propriétaires d’un smartphone a doublé entre 2016 et 2019, passant de 20 à 44%. Cet outil est apprécié pour sa versatilité, y compris par les séniors qui l’utilisent pour passer des appels, envoyer des messages, prendre des photos ou consulter les actualités notamment.

Si les taux d’équipements convergent progressivement, la fracture numérique demeure importante concernant les usages. Les personnes âgées se connectent essentiellement pour :

  • Lire ou envoyer des emails,
  • Consulter l’actualité ou la météo,
  • Chercher des informations ou acheter en ligne.
  • Ils utilisent également les réseaux sociaux, et plus particulièrement Facebook qui devance très largement ses concurrents sur cette tranche d’âge.

Les usages que font les séniors du numérique sont ainsi sensiblement moins variés que pour les autres tranches d’âge. Parmi les grands absents on peut notamment citer les services de streaming vidéo et audio et les messageries instantanées, plébiscités par les plus jeunes mais boudés par les personnes âgées. Celles-ci adoptent majoritairement une approche fonctionnelle d’internet, où les loisirs n’occupent qu’une place marginale.

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L’avenir incertain des objets connectés

Les enceintes et autres objets connectés peinent quant à eux à toucher les seniors. Alors que ces derniers représentent une des principales cibles des innovations liées à l’IoT, ils affichent un taux d’équipement inférieur à la moyenne française. Ils expriment également une réticence plus forte envers ces objets, que beaucoup perçoivent comme une intrusion.

Ainsi les espoirs placés dans le numérique pour répondre aux problèmes engendrés par le vieillissement sont encore loin d’avoir trouvé leur justification. Les promesses portées par l’internet des objets (IoT) séduisent davantage les investisseurs et les entrepreneurs que les personnes âgées. Pour l’heure, la simplicité d’un outil séduit les internautes actuels et le rend plus accessible à ceux qui éprouvent encore des réticences face au numérique. Seuls des outils simples d’utilisation atteindront une diffusion massive à moyen terme. 

En attendant une diffusion plus large des compétences et des équipements numériques, les outils qui requièrent une véritable interconnexion resteront réservés à une frange de la population. Qu’ils soient ou non dédiés aux personnes âgées, leur adoption par les baby-boomers reste encore incertaine. La généralisation des smartphones peut toutefois leur offrir une porte d’entrée chez ceux qui peuvent le plus en bénéficier.

D’ici là, le numérique ne peut ni ne doit devenir un passage obligé pour les séniors. Il constitue certes une immense opportunité, mais les entreprises doivent aussi proposer des solutions low-tech aux problèmes posés par le vieillissement. L’accessibilité doit continuer à primer sur le gadget.

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